Le gouvernement congolais joue une carte subtile et potentiellement risquée en tentant de canaliser les forces vives de sa diaspora congolaise tout en naviguant sur le terrain miné de la double nationalité RDC. La restitution, ce vendredi, de l’atelier national d’évaluation diaspora par le ministre Crispin Mbadu Phanzu devant le Conseil des ministres, dévoile une stratégie en trompe-l’œil : un plan d’action ambitieux sur le papier, mais dont la mise en œuvre butera immanquablement sur des lignes de fracture politiques et identitaires profondes. Le pouvoir semble vouloir mobiliser le capital économique et intellectuel de sa diaspora sans pour autant trancher la question constitutionnelle qui l’en empêche structurellement. Une équation complexe où les velléités de développement se heurtent aux réalités sécuritaires et aux calculs électoraux.
Le cœur de la feuille de route présentée repose sur six recommandations « structurantes ». La pièce maîtresse est sans conteste la proposition de créer un Haut Conseil de la Diaspora Congolaise. Cet organe, présenté comme « représentatif, légitime et inclusif », vise à combler un vide criant : l’absence de structuration et d’interlocuteur unique pour des millions de Congolais établis à l’étranger. Mais comment garantir la légitimité et la transparence d’un tel conseil dans un paysage diasporique aussi éclaté et politisé ? Le risque de récupération politique ou de création d’une coquille vide est tangible. En parallèle, la création d’un fonds d’investissement diaspora est présentée comme le levier économique incontournable. L’idée d’une gouvernance tripartite (État, diaspora, partenaires) est séduisante sur le principe, mais l’histoire récente des fonds publics en RDC invite à une extrême prudence. La diaspora acceptera-t-elle d’y engager ses capitaux sans garanties solides de transparence et de bonne gouvernance ?
Cependant, c’est la question de la double nationalité qui demeure l’épine dorsale de ce dossier et le principal point de blocage potentiel. L’atelier recommande une approche « progressive » et « graduelle », avec des « mesures intermédiaires immédiates » comme un statut spécial. Cette langue de bois technocratique masque mal l’incapacité du pouvoir à trancher ce nœud gordien. Le président Tshisekedi, comme le rappelle le compte-rendu, a toujours appelé à la « patience » et à des réflexions « minutieuses », brandissant le spectre des « ennemis de la République » qui pourraient profiter d’une décision précipitée. Cet argument, principalement axé sur la situation à l’Est du pays et les tensions avec le Rwanda, sert de paravent commode pour différer une réforme constitutionnelle qui divise jusque dans les rangs de la majorité présidentielle. L’opposition, notamment incarnée par Martin Fayulu, y est favorable, mais avec l’exclusion controversée des ressortissants des pays limitrophes, une clause qui introduit une discrimination de fait et pourrait être contestée.
Les autres mesures – modernisation des services consulaires, création d’un desk des compétences, mise en place d’un Secrétariat général – relèvent plus de la logistique administrative et semblent consensuelles. La proposition d’un « comité paritaire de suivi » et d’une tournée internationale de sensibilisation baptisée « Diaspora : cap sur l’action » témoigne d’une volonté d’embarquer les concernés dans le processus. Mais n’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ? Sans résolution préalable du statut juridique des diasporas, ces structures risquent de manquer cruellement de substance et de crédibilité auprès de leurs prétendus mandants.
Au final, le gouvernement réussit un exercice de communication politique bien rodé : il affiche une écoute active et une volonté d’agir, en présentant un plan détaillé et apparemment concret. Il donne des gages à une diaspora congolaise de plus en plus influente et pressante, sans s’engager sur le point qui fâche vraiment : la réforme de l’article 10 de la Constitution. Le pouvoir mise-t-il sur l’effet d’annonce et l’empilement de structures pour gagner du temps, espérant que la dynamique économique du fonds d’investissement diaspora finisse par rendre la question de la double nationalité obsolète ? Ou est-ce une première étape sincère vers une intégration plus poussée ? La balle est désormais dans le camp de la diaspora elle-même. Sa capacité à s’organiser, à faire pression de manière unitaire, et à dépasser les clivages qui la traversent sera le véritable test de la volonté politique de Kinshasa. L’État congolais pourra-t-il se permettre indéfiniment de priver le pays, comme le déplorent de nombreux expatriés, de compétences, de capitaux et d’une énergie vitale pour son développement, au nom de considérations sécuritaires aussi réelles que politiquement instrumentalisables ? Le prochain acte de ce dossier délicat se jouera bien au-delà des salles de réunion de la Cité de l’Union africaine, dans la capacité de toutes les parties à transcender les méfiances historiques.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
