Dans un contexte où la planification du développement socio-économique de la République Démocratique du Congo bute sur l’absence de données démographiques fiables, le gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa engage une manœuvre à haut risque. L’annonce par le ministre d’État, Guylain Nyembo, de l’organisation imminente d’une table ronde dédiée au financement du RGPH2 sonne comme un ultimatum adressé à la communauté des partenaires techniques et financiers. Cette initiative, prévue pour le 20 mars prochain, vise à combler un gap financier colossal et constitue un test de crédibilité pour l’exécutif. Le succès de cette opération est-il encore à portée de main, ou assiste-t-on aux prémisses d’un nouvel échec programmé ?
Lors d’une réunion tenue à la Cité de l’Union africaine, le ministre du Plan a dressé un constat sans appel. Le coût global du deuxième Recensement général de la population et de l’habitat est estimé à 192 millions de dollars américains, une somme qui représente un défi majeur dans le paysage budgétaire congolais actuel. La phase pilote de cartographie, lancée par Judith Suminwa elle-même dans la commune de Kasa-Vubu, a certes démontré la faisabilité technique, mais elle a aussi mis en lumière l’impérieuse nécessité de ressources additionnelles. Guylain Nyembo a précisé que l’objectif de la table ronde était d’engager un dialogue stratégique de haut niveau pour mobiliser, de manière concertée, les fonds manquants. La proposition d’un « Basket Fund », un fonds commun dédié exclusivement aux activités du RGPH2, illustre la volonté de rationaliser et de sécuriser les flux financiers. Cette approche, soutenue techniquement par le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), vise à éviter la dispersion des efforts et des contributions.
Derrière les aspects techniques du financement RGPH2 se profile un enjeu politique de taille pour la Première ministre. Plus de quarante ans après le dernier exercice de 1984, la RDC peine à se doter d’un outil statistique fondamental. Judith Suminwa, qui préside également la Commission nationale du recensement, a fait de ce projet une priorité absolue, arguant que la réussite des politiques publiques dépend de données actualisées, jusque dans les entités les plus reculées. Cependant, la dépendance accrue vis-à-vis des bailleurs de fonds internationaux pour boucler le budget interroge sur la capacité réelle de l’État à s’approprier pleinement ce processus souverain. Le ministre Nyembo a bien évoqué des orientations pour « renforcer l’appropriation nationale », mais le compte rendu officiel de la réunion laisse transparaître une réalité moins glorieuse : près de 30 millions de dollars doivent être trouvés dès l’année prochaine uniquement pour accélérer la cartographie sur l’ensemble du territoire. L’Exécutif joue donc son crédit sur cette opération statistique, dont l’échec financier pourrait durablement entacher sa capacité à mener des réformes structurelles.
La stratégie de la table ronde financement apparaît dès lors comme un pari risqué, mais incontournable. En conviant l’ensemble des parties prenantes à une discussion focalisée, le gouvernement espère obtenir des engagements fermes et rapides. Cette plateforme privilégiée, selon les termes de Guylain Nyembo, doit permettre de transformer les promesses en liquidités. Pourtant, on peut s’interroger sur l’efficacité d’une telle méthode dans un environnement international marqué par des contraintes budgétaires multiples. La mutualisation des efforts, recommandée par la CNR, est-elle suffisante pour convaincre des partenaires souvent prudents face aux lourdeurs administratives congolaises ? Le recours à la numérisation intégrale du processus, contrairement au recensement de 1984, constitue un argument de modernité, mais il ne lève pas tous les doutes sur la gouvernance des fonds.
À quelques semaines de cette échéance critique, les prochains enjeux sont clairement identifiés. La réussite de la table ronde du 20 mars déterminera la capacité du gouvernement Suminwa à lancer les opérations de terrain dans des délais raisonnables. Au-delà de l’aspect comptable, c’est la légitimité même de la planification du développement qui est en jeu. Sans statistiques démographiques fiables, comment prétendre à une allocation équitable des ressources ou à une évaluation pertinente des besoins ? La détermination affichée par Judith Suminwa et le pragmatisme de Guylain Nyembo seront mis à l’épreuve des chiffres et des transferts bancaires. Le recensement population RDC représente bien plus qu’un simple inventaire ; il est le miroir dans lequel le pouvoir actuel cherche à se voir refléter comme celui de la modernisation et de l’efficacité. L’histoire jugera si cette image est fidèle à la réalité des financements obtenus.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
