Dans une école désaffectée de Fizi, une femme serre contre elle un nouveau-né, enveloppé dans un pagne usé. Elle vient d’accoucher ici, entre deux bancs d’écoliers, sans eau propre, sans aide médicale. Son histoire n’est pas unique. Elle est l’un des visages de la crise humanitaire silencieuse qui engloutit le Sud-Kivu, où près d’un million et demi de personnes ont été déplacées par les violences, selon les estimations des autorités locales. Comment une telle tragédie peut-elle rester dans l’ombre ? Pourquoi l’attention semble-t-elle se détourner de ceux qui ont tout perdu, mais sont restés au pays ?
Les territoires de Fizi, Uvira et Mwenga ressemblent aujourd’hui à un immense camp de réfugiés à ciel ouvert. Les déplacés internes, chassés de leurs villages par l’insécurité, se sont regroupés sur des axes comme Mboko, le littoral du lac Tanganyika, ou encore entre Lulimba et Kilembwe. Ils survivent dans des abris de fortune, dans des écoles et des églises transformées en hébergements d’urgence. La promiscuité est extrême, l’eau potable est un luxe, et les latrines sont souvent inexistantes. Dans ces conditions, les maladies prospèrent. Le choléra en RDC frappe sans distinction, emportant les plus vulnérables : jeunes filles, femmes et personnes âgées. La rougeole décime les enfants dont le système immunitaire est affaibli par la malnutrition et le déplacement. L’aide humanitaire en RDC semble être un mirage pour ces populations oubliées.
L’administrateur du territoire de Fizi, Samy Kalonji Badibanga, lance un cri d’alarme qui sonne comme un constat d’abandon. « Nous relançons de nouveau les appels au gouvernement central, au gouvernement provincial et à la communauté des humanitaires », implore-t-il. Son témoignage est accablant : des accouchements dans des conditions indignes, une génération entière privée d’école, et une mortalité évitable due au manque d’intrants médicaux les plus basiques. Il a pourtant communiqué cartographies et statistiques. Les chiffres sont là, mais l’action se fait attendre. Une amertume perce dans ses propos lorsqu’il évoque la différence de traitement. « Les membres du gouvernement central arrivent directement au Burundi où nos compatriotes de Fizi et d’Uvira ont trouvé refuge. Mais ici, nous avons des déplacés internes très nombreux à Fizi, et les membres du gouvernement n’arrivent pas à se déplacer jusqu’ici ». Cette dichotomie entre l’attention portée aux réfugiés à l’étranger et l’invisibilité des déplacés internes du Sud-Kivu pose une question fondamentale sur la solidarité nationale.
La situation à Fizi et Uvira n’est pas seulement une urgence sanitaire ; c’est une bombe à retardement sociale. Des milliers de jeunes, coupés de tout cadre scolaire ou professionnel, errent dans ces camps improvisés. Quel avenir peut-on construire sur les ruines du déracinement ? Le risque de voir cette jeunesse, désœuvrée et amère, être captée par des groupes armés ou sombrer dans la criminalité est réel. Les femmes, exposées à tous les dangers dans ces lieux surpeuplés sans protection, vivent dans une anxiété permanente. La cohésion sociale des communautés d’accueil, elles-mêmes souvent précaires, est mise à rude épreuve par cet afflux massif.
L’appel de l’administrateur de Fizi est donc plus qu’une demande d’aide humanitaire. C’est un plaidoyer pour la dignité et pour la reconnaissance de ces Congolais qui, en choisissant de rester sur le sol national malgré l’horreur, incarnent un attachement profond à leur pays. Les laisser sombrer, c’est accepter une fracture profonde au sein de la nation. La réponse à cette crise des déplacés de Fizi Uvira ne peut être uniquement technique. Elle doit être politique et symbolique : une visite, un geste de réconfort des plus hautes autorités, serait un signal fort. Il est temps de regarder en face cette tragédie intérieure et d’agir avant que le choléra, la rougeole et le désespoir ne fassent encore plus de victimes parmi ces frères et sœurs que l’on ne voit plus.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
