La nuit du mercredi 7 janvier était paisible dans le quartier Rutens, à Lemba, jusqu’à ce que le bruit sinistre des cadenas alarmés déchire le silence. Josée Abata, infirmière, se réveille en sursaut. Des ombres armées viennent de forcer la porte de la maison familiale. « On a pris quelques matériels pour nous défendre, pensant que peut-être c’étaient des Kuluna qui peuvent fuir », raconte-t-elle, la voix encore tremblante. Mais ces intrus n’étaient pas de simples voleurs. En quelques instants, son père, Diabar Abata Mathieu Sona, professeur des sciences documentaires à l’Université de Kinshasa, gisait sur le sol, le corps transpercé par une balle. « On n’avait même pas entendu la détonation », s’étonne-t-elle, décrivant une opération d’une violence et d’une célérité glaçantes.
Le drame s’est déroulé sur l’avenue des Écuries, dans une parcelle où vivait le professeur avec sa famille. Selon le récit de sa fille, les bandits armés ont assiégé les lieux vers 23 heures. Après avoir ouvert la porte à l’aide d’un coup de feu, ils se sont introduits dans la maison. Le professeur Abata, voyant l’un d’eux maltraiter son épouse – déjà en mauvaise santé – et lui arracher son sac ainsi qu’une chaînette en or, a tenté de s’interposer avec un bâton. La réaction des criminels a été foudroyante : une arme silencieuse a été utilisée, le frappant mortellement. Comment de tels faits divers, marqués par une violence extrême, peuvent-ils encore se produire au cœur de Kinshasa, la capitale ?
La terreur n’a pas été confinée aux murs de la maison du professeur. Jean-Bruno, locataire vivant juste derrière, a subi lui aussi la menace des assaillants. Deux individus l’ont empêché de sortir, pointant un fusil vers sa porte. Pour alerter le voisinage, il a dû frapper contre sa toiture, un stratagème désespéré qui a finalement réussi à réveiller les habitants adjacents. Du haut de leur balcon, ces derniers ont commencé à lancer des projectiles sur les agresseurs, qui venaient de commettre leur forfait et ont pris la fuite. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Au petit matin, alors que la famille et les voisins sont massés autour du corps sans vie du professeur, un spectacle insoutenable se produit : l’un des meurtriers présumés revient sur les lieux du crime.
Reconnu par les enfants de la victime, l’individu est immédiatement pris à partie par la foule en colère. Roué de coups, il est séquestré pendant trois heures dans la maison de Jean-Bruno, dans l’attente hypothétique des forces de l’ordre. L’impatience et la rage l’emportent : la porte est enfoncée, et l’homme est lynché à mort sur place. Ce lynchage, acte de justice populaire né du désespoir, pose une question brûlante : jusqu’où peut aller l’exaspération des citoyens face à une insécurité perçue comme endémique et à l’inaction des autorités ?
Pendant ce temps, c’est le deuil absolu pour la famille Abata. La femme du professeur, déjà fragile, ses enfants et la famille élargie sont plongés dans une douleur inconsolable. Ils soulignent amèrement un point crucial : l’opération criminelle a duré près de deux heures, sans qu’aucune patrouille de police n’intervienne. « Ils regrettent l’absence d’une intervention de la police », confirme un proche. Cette absence résonne comme un cruel abandon et alimente le sentiment d’insécurité qui ronge de nombreux quartiers de Kinshasa. Les bandits armés semblent agir en toute impunité, défiant la quiétude des foyers.
Ce meurtre d’un professeur à Kinshasa n’est malheureusement pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une série de faits divers tragiques qui illustrent la vulnérabilité des citoyens. Comment expliquer que des criminels puissent mener une attaque aussi longue sans être inquiétés ? Où sont les forces de l’ordre quand les habitants doivent compter sur leurs propres moyens, au péril de leur vie, pour se défendre ou donner l’alerte ? L’insécurité à Kinshasa n’est plus une simple statistique ; elle a un visage, une famille brisée, un quartier traumatisé. La violence des bandits armés crée un climat de peur qui pousse parfois à des réactions extrêmes, comme le lynchage, révélant une défiance profonde envers le système judiciaire.
L’enjeu sociétal est immense. Au-delà du choc et de l’émotion, cette tragédie appelle à une réflexion urgente sur la sécurité publique en République Démocratique du Congo. La protection des vies et des biens doit être la priorité absolue des autorités. Si les citoyens se sentent délaissés, la tentation de la justice populaire ne fera que grandir, avec le risque d’un cycle infernal de violence. Le professeur Abata était un éducateur, un pilier de sa communauté universitaire. Sa mort brutale est un symbole poignant de ce qui est en train de se perdre : la sécurité fondamentale qui permet à une société de vivre et de prospérer. Kinshasa, et plus largement la RDC, peuvent-elles se permettre d’ignorer cet appel au secours ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
