Les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) ont procédé, ce samedi 3 janvier, à une présentation pour le moins éloquente devant la presse nationale et internationale réunie à Kinshasa. Sous les flashs des appareils photo, sept militaires rwandais et huit civils, ressortissants de pays de la sous-région des Grands Lacs, ont été exhibés. Cette mise en scène, orchestrée par le haut commandement militaire, vise à apporter une preuve tangible d’une affirmation répétée depuis des mois : l’agression de la RDC par son voisin oriental, le Rwanda.
Le lieutenant-colonel Mak Hazukay, commandant-adjoint du Service de commandement et d’information des FARDC, a été chargé de porter le message. Sa déclaration a été sans ambages. L’arrestation de ces quinze individus, qualifiés de “suspects”, prouverait à suffisance la présence active et illégale de l’armée rwandaise sur le territoire souverain de la République démocratique du Congo. Comment, en effet, interpréter la capture de soldats réguliers d’un pays étranger à des centaines de kilomètres de leur frontière commune, si ce n’est comme une invasion ?
Les opérations militaires menées par les FARDC dans les provinces troublées du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ont abouti à ces interpellations. Le lieutenant-colonel Hazukay a insisté sur ce point crucial : ces hommes n’ont pas été arrêtés dans une zone frontalière, où des infiltrations ponctuelles pourraient être évoquées, mais bien en profondeur dans l’hinterland congolais. Cette donnée géographique invaliderait totalement, selon les autorités militaires de Kinshasa, l’argumentaire défensif avancé par Kigali. La récente occupation d’Uvira, localité éloignée de la frontière, est citée comme un autre exemple flagrant de cette stratégie de pénétration.
L’officier supérieur des FARDC n’a pas mâché ses mots pour condamner le gouvernement rwandais. Il a formellement accusé Kigali de violer délibérément deux cadres juridiques internationaux majeurs : l’Accord de Washington et la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ces textes, censés encadrer le processus de paix et garantir le respect de l’intégrité territoriale, seraient systématiquement foulés au pied. Le regret exprimé par le lieutenant-colonel sonne comme un constat d’échec des mécanismes diplomatiques face à ce qu’il présente comme une agression caractérisée.
Le discours officiel va plus loin dans l’accusation. Le régime du président Paul Kagame serait engagé dans une manipulation à grande échelle, visant à régionaliser le conflit armé qui déchire l’est de la RDC. En recrutant et en instrumentalisant des ressortissants d’autres pays de la sous-région, mais aussi des groupes armés locaux comme le RED Tabala, Kigali chercherait à brouiller les pistes et à diluer sa responsabilité directe. Cette tactique, si elle était avérée, représenterait une escalade dangereuse, transformant un conflit bilatéral latent en une crise régionale aux implications imprévisibles.
Cette démonstration de force médiatique intervient dans un contexte sécuritaire extrêmement tendu. Au moment même où les FARDC présentaient leurs captifs à Kinshasa, les rebelles du mouvement AFC/M23, largement considéré comme une proxy de Kigali, lançaient une nouvelle offensive sur le terrain. Leur objectif avéré : reprendre le contrôle stratégique du centre de Katoyi, chef-lieu du secteur éponyme dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu. Cette coïncidence de calendrier n’est certainement pas le fruit du hasard. Elle illustre la dynamique de la guerre sur deux fronts : l’un militaire et sanglant dans les collines du Kivu, l’autre communicationnel et diplomatique dans les capitales.
Que signifient concrètement ces arrestations pour l’évolution du conflit RDC-Rwanda ? D’une part, elles fournissent à Kinshasa des éléments de preuve qu’il pourra brandir devant la communauté internationale, notamment à l’ONU et à l’Union africaine. La détention de soldats rwandais en uniforme est un fait rare et difficilement contestable. D’autre part, cet événement risque d’exacerber les tensions déjà vives entre les deux nations, réduisant un peu plus l’espace pour un dialogue de paix. La question se pose : la communauté internationale, souvent accusée de passivité, pourra-t-elle encore ignorer des preuves aussi physiques de l’implication rwandaise ?
Le sort des quinze captifs reste pour l’instant incertain. Seront-ils présentés à la justice militaire congolaise pour espionnage et participation à un conflit armé sur un territoire étranger ? Leur détention pourrait-elle devenir un objet de négociation ou, au contraire, un point de blocage supplémentaire ? Les autorités de Kigali, qui n’ont pas encore officiellement réagi à cette annonce, se retrouvent dans une position délicate. Elles devront soit nier l’évidence, soit justifier la présence de leurs hommes en RDC, une tâche qui s’annonce ardue au regard du droit international.
Cette affaire des militaires rwandais capturés s’inscrit dans la longue et douloureuse histoire des conflits à l’est de la RDC. Elle rappelle, si besoin était, que les racines de l’instabilité chronique dans cette région sont souvent externes. Alors que les populations civiles du Nord-Kivu et du Sud-Kivu paient un tribut quotidien à la violence, la présentation à Kinshasa de ces soldats capturés est un épisode de plus dans une guerre où l’information et la désinformation sont des armes tout aussi cruciales que les kalachnikovs. Le bilan, pour l’instant, est celui d’une escalade verbale et militaire, avec peu de signes d’apaisement à l’horizon.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: radiookapi.net
