Dans une déclaration qui fait l’effet d’un séisme diplomatique, le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, a porté jeudi des accusations graves contre le Rwanda, l’accusant d’exercer une « annexion de fait » sur des territoires de l’Est de la République démocratique du Congo. Cette condamnation sans équivoque intervient dans un contexte de dégradation sécuritaire persistante dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Le médecin de renommée internationale ne se contente pas de dénoncer l’agression militaire, mais pointe du doigt l’échec des processus diplomatiques censés ramener la paix. Les initiatives de Washington et de Doha sont, selon lui, vouées à l’échec car élaborées « dans des capitales étrangères, sans transparence ni inclusion ». Comment des solutions imposées de l’extérieur pourraient-elles répondre aux aspirations profondes du peuple congolais ?
L’accord-cadre de Doha fait particulièrement les frais des critiques du Dr Mukwege. L’éminent défenseur des droits humains estime que ce document « n’offre ni mécanismes contraignants, ni calendrier précis, ni garanties de mise en œuvre ». Pendant que les signatures s’échangent dans les salons feutrés des diplomaties étrangères, sur le terrain, la réalité est tout autre : le M23 et l’Alliance Fleuve Congo (AFC) poursuivent leurs opérations offensives en violation flagrante des cessez-le-feu.
La situation sécuritaire continue de se détériorer dans les Kivu, où les forces du M23/AFC étendent leur emprise. Le massacre de 22 civils à Irhambi/Katana dans la nuit du 23 au 24 novembre dernier illustre tragiquement la stratégie du « talk and fight » dénoncée par Mukwege : négocier tout en avançant militairement. Cette approche cynique crée un climat de terreur insoutenable pour les populations locales.
Le non-respect de la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU constitue un autre sujet de préoccupation majeure. Le Rwanda n’a pas retiré ses troupes du territoire congolais et continue, selon Mukwege, de diriger les opérations du M23 dans les zones occupées. Cette violation du droit international s’apparente, dans les faits, à une mainmise progressive sur des territoires congolais riches en ressources naturelles.
Mais quelle est la véritable nature de cette crise ? S’agit-il simplement d’un conflit armé ou assistons-nous à une entreprise de dépossession systématique ? Pour le prix Nobel de la paix, les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu « s’apparentent aujourd’hui à une annexion de fait », le Rwanda exerçant « une autorité illégale » contraire à la Charte de l’ONU et au droit des peuples à disposer de leurs richesses.
La dimension économique de ce conflit ne saurait être sous-estimée. Mukwege accuse des acteurs économiques étrangers de contribuer à « normaliser » cette situation « en raison de leur intérêt pour les ressources minières ». Cette analyse rejoint les préoccupations de nombreux observateurs qui dénoncent la « malédiction des ressources » qui pèse sur l’Est de la RDC.
Face à cette situation complexe, le peuple congolais se trouve, selon l’expression de Mukwege, « pris entre le marteau et l’enclume, coincé entre un gouvernement dont l’irresponsabilité compromet la souveraineté nationale et un Rwanda stratège et criminel ». Cette double contrainte rend toute solution durable particulièrement difficile à mettre en œuvre.
La solution passera-t-elle par des sanctions internationales plus fermes ? Le Dr Mukwege en est convaincu et appelle à « des sanctions fortes » pour garantir le retrait des forces étrangères. Il plaide également pour l’inclusion des populations locales dans tout processus de paix, estimant que les décisions imposées de l’extérieur sont condamnées à l’échec.
L’avertissement final du prix Nobel de la paix résonne comme un cri d’alarme : « Tant que les intérêts économiques primeront sur les droits humains et la souveraineté, aucune paix véritable ne pourra s’installer ». Cet appel à « recouvrer leur dignité et prendre en main leur destin » s’adresse directement au peuple congolais, mais aussi à la communauté internationale dont le silence complice permet la perpétuation de cette crise.
La situation dans l’Est de la RDC dépasse désormais le cadre d’un simple conflit localisé. Elle pose des questions fondamentales sur le respect de la souveraineté des États, l’efficacité des mécanismes de paix internationaux et la primauté du droit dans les relations internationales. Les propos du Dr Mukwege, bien que sévères, ont le mérite de remettre ces enjeux cruciaux au centre du débat.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
