La dégradation persistante de la situation sécuritaire dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a porté un coup sévère à l’appareil judiciaire congolais, compromettant gravement la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves. Selon le dernier rapport du Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH), couvrant l’année 2025 et publié ce jeudi 12 mars 2026, la guerre opposant les forces gouvernementales à la rébellion de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda selon les conclusions onusiennes, a entraîné la destruction systématique d’infrastructures judiciaires et pénitentiaires clés. Cette destruction a causé la perte quasi totale d’archives judiciaires, anéantissant des années de travail d’enquête et sapant les fondements de l’État de droit dans cette région en proie à un conflit prolongé.
Le document, d’une exhaustivité glaçante, révèle que l’occupation des villes de Goma et de Bukavu par les groupes armés a été particulièrement dévastatrice pour le système judiciaire. Non seulement les bâtiments ont été détruits ou endommagés, mais la disparition de dossiers physiques a effacé des procédures cruciales. Parmi ces documents perdus figurent trente-six affaires relatives à des crimes graves, dont onze concernaient spécifiquement des dossiers de violences sexuelles liées au conflit (VSLC). Cette perte représente un recul dramatique dans la poursuite de ces crimes, laissant de nombreuses victimes sans espoir immédiat de justice et contribuant à un climat d’impunité généralisée qui nourrit le cycle des violences dans l’Est de la RDC.
Au-delà des atteintes matérielles, le BCNUDH documente une inquiétante recrudescence des discours de haine et des tensions intercommunautaires, directement exacerbées par le contexte guerrier. Au moins treize allégations de discours haineux, dont six répondant aux critères stricts du Plan d’action de Rabat, ont été enregistrées. Ces discours ciblaient principalement les populations rwandophones et les membres de la communauté banyamulenge, souvent stigmatisés et associés, à tort ou à raison, à la rébellion M23. Cette dynamique toxique, attisée par la polarisation du conflit, fragilise davantage le tissu social et pose les bases de potentielles violences de masse, compliquant encore la mission des acteurs judiciaires et humanitaires.
Face à cette érosion des capacités judiciaires nationales, le BCNUDH a maintenu ses activités de suivi, de plaidoyer et de renforcement des capacités des acteurs locaux. Un projet notable a été la campagne de sensibilisation sur l’enregistrement numérique des naissances menée à Kinshasa dans le cadre des Objectifs de développement durable. Cette initiative a touché près de trois millions de personnes et a permis l’enregistrement de 174 439 enfants, faisant bondir le taux d’enregistrement dans certaines zones. Parallèlement, le Bureau a organisé quatre-vingt-treize sessions de formation à travers le pays, bénéficiant à près de cinq mille personnes, dont une majorité de femmes, parmi les défenseurs des droits humains, la société civile et les agents de l’État.
Cependant, ces efforts positifs butent contre la réalité implacable d’un conflit Est RDC qui s’intensifie et se complexifie. Les combats entre l’AFC/M23 et les Forces armées de la RDC (FARDC), avec l’appui de groupes de milices locaux, se poursuivent sur plusieurs fronts. L’usage récent de drones armés a introduit une nouvelle dimension meurtrière, chaque partie accusant l’autre de cibler les civils. Cette escalade technique s’accompagne d’une paralysie diplomatique inquiétante. Les processus de médiation, qu’il s’agisse du cadre de Washington axé sur la relation entre Kinshasa et Kigali, ou de celui de Doha concernant les pourparlers directs avec le M23, peinent à traduire en actes concrets les engagements pris sur le papier.
La communauté internationale, elle-même confrontée à une crise des financements humanitaires, observe, impuissante, l’aggravation de la crise. L’aide vitale se raréfie alors que les besoins explosent, mettant en danger des millions de vies civiles prises au piège des hostilités. Les appels répétés à un cessez-le-feu humanitaire durable restent lettre morte, chaque violation alimentant la méfiance et justifiant la reprise des hostilités. Dans ce contexte, la reconstruction d’un système judiciaire fonctionnel et crédible, capable de traiter les violations massives des droits humains et de rendre justice aux victimes, apparaît comme un défi colossal. La restauration de la justice n’est pas seulement une question technique de reconstruction d’infrastructures ; elle est un pilier essentiel pour toute sortie de crise durable et pour briser le cycle infernal de la violence et de l’impunité qui ravage l’Est congolais depuis des décennies.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
