La vie académique à l’Université de Kalemie (UNIKAL) est une nouvelle fois secouée par une crise qui interroge sur l’équilibre entre l’ordre institutionnel et la liberté d’expression estudiantine. Lundi dernier, une décision du rectorat a définitivement exclu quatre étudiants, accusés de non-respect des instructions académiques. Cette sanction radicale, évoquée par le recteur Victor Kalunga Tshikala, soulève immédiatement une question fondamentale : où s’arrête la nécessaire discipline et où commence l’étouffement des voix critiques au sein d’un établissement d’enseignement supérieur ?
Selon les explications officielles, ces étudiants ont franchi une ligne rouge en violant les règles encadrant l’organisation des manifestations publiques et en appelant au boycott des activités académiques. Le recteur Tshikala va plus loin, évoquant un « vaste complot » orchestré par des personnes mal intentionnées visant à déstabiliser l’institution. « La décision a été prise pour préserver l’ordre et le bon fonctionnement de l’université », affirme-t-il, plaçant ainsi l’argument de la stabilité au cœur de son action. Mais cette crise académique en RDC est-elle réellement le fruit d’une manipulation extérieure, ou le symptôme de dysfonctionnements internes plus profonds ?
Du côté des étudiants frappés par cette exclusion, le ton est à l’indignation et au sentiment d’injustice. Bruno Lubulu, l’un des étudiants de l’UNIKAL exclus, conteste vigoureusement les accusations. « C’est une décision injuste », lance-t-il, faisant appel à l’arbitrage du ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire (ESU). Pour lui et ses camarades, leurs actions n’étaient que l’expression légitime de préoccupations ancrées dans le quotidien de l’université. Leurs revendications ? Elles touchent au cœur des problèmes que traversent de nombreux établissements congolais : « l’incohérence du taux » des frais académiques, l’absence de mesures adéquates de la part du rectorat depuis deux ans, la pénurie d’enseignants et une mauvaise organisation du secteur académique.
« Ce qui nous étonne, c’est qu’on a rabaissé le taux, les enseignants sont payés, et des chantiers qui auraient dû être achevés depuis 2023 ont déjà commencé, selon nos sources », explique Bruno Lubulu. Ses propos soulignent un paradoxe troublant : si des améliorations sont en cours, comme l’avance l’administration, pourquoi la réponse à la critique passe-t-elle par une sanction aussi définitive et lourde de conséquences que l’exclusion ? Cette démarche ne risque-t-elle pas, comme l’alertent les étudiants, de « briser l’avenir de la jeunesse » pour avoir simplement tenté d’interpeller les autorités sur des problèmes concrets ?
Les appels lancés par les étudiants exclus résonnent comme un test pour le système éducatif congolais. Ils demandent aux autorités compétentes d’examiner sérieusement leur situation, de les rétablir dans leurs droits et d’annuler une décision qu’ils jugent contraire aux textes régissant l’enseignement universitaire en RDC. Cette affaire dépasse le simple cas disciplinaire pour poser une question de gouvernance. Comment les universités publiques gèrent-elles le dialogue social et la contestation ? La répression des manifestations étudiantes est-elle la seule réponse possible aux tensions inhérentes à la vie sur un campus ?
L’intervention potentielle du ministre de l’ESU sera scrutée à la loupe. Elle pourrait définir un précédent en matière de gestion des conflits entre les administrations universitaires et les corps estudiantins. Le risque, si le silence s’installe, est de voir s’accentuer un climat de défiance, où la frustration, au lieu de s’exprimer dans des cadres dialogués, pourrait prendre des formes plus radicales. L’Université de Kalemie, à l’image de bien d’autres, se trouve à la croisée des chemins. Préserver son autorité est une chose, mais garantir un environnement où la jeunesse peut s’instruire, grandir et, oui, parfois contester de manière constructive, en est une autre, tout aussi essentielle pour l’avenir du pays.
Les enjeux sont clairs : au-delà du sort de quatre jeunes, c’est la crédibilité du système universitaire à accompagner et canaliser l’énergie de sa jeunesse qui est en jeu. La résolution de cette crise académique nécessitera probablement plus que des décrets d’exclusion. Elle appelle à un réexamen des canaux de communication, une transparence accrue sur la gestion et, surtout, une écoute renouvelée des préoccupations légitimes de ceux qui sont, in fine, la raison d’être de l’université : ses étudiants.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
