À Kisangani, dans l’effervescence studieuse d’un samedi de février, l’air même semblait chargé d’un sentiment d’urgence. Le Centre de recherche en langues et cultures étrangères, tel un gardien vigilant du patrimoine immatériel, a dressé un constat à la fois poétique et alarmant. Loin d’être un simple colloque académique, la conférence organisée ce 21 février s’est transformée en un plaidoyer vibrant pour la survie de l’âme congolaise, incarnée dans ses multiples langues maternelles Congo. Le thème, d’une simplicité fondamentale, résonnait comme un appel aux armes culturel : promouvoir l’usage de la langue du foyer, au sein même de la cellule familiale, ce premier territoire de l’identité.
Cette démarche, loin d’être anodine, s’inscrivait dans le sillage puissant de la Journée internationale langue maternelle. Mais au-delà du symbole, les intervenants ont déployé une argumentation implacable, peignant le portrait d’une richesse en péril. Leur discours a mis en lumière un paradoxe douloureux : tandis que le monde célèbre la diversité linguistique, au cœur de la RDC, des idiomes séculaires s’éteignent dans un silence assourdissant, étouffés par la prédominance de langues étrangères. Chaque famille qui délaisse sa langue ancestrale au profit du français uniquement, devient, sans toujours en avoir conscience, le théâtre d’une extinction discrète. Comment, dès lors, transmettre l’infinie subtilité d’un proverbe, la sagesse contenue dans un chant, ou la relation intime à un écosystème ?
Les conférenciers, avec la rigueur du chercheur et la passion du militant, ont démontré les risques concrets d’extinction. Leur analyse a révélé que la langue n’est pas un simple outil de communication ; elle est le vecteur d’un système de pensée, d’une cosmogonie, d’un rapport au monde. L’avertissement du directeur par intérim du Centre, Nicolas Mombaya, a frappé les esprits par sa concision tragique : « Si nous perdons nos langues, nous perdons aussi tout ce que nous avons comme richesses dans nos forêts. » Cette phrase, lourde de sens, résumait l’enjeu fondamental de la préservation langues congolaises. Elle liait irrémédiablement la survie d’une plante médicinale à la pérennité du mot qui la désigne et en explique les vertus. Sans la langue, le savoir endogène, ce trésor accumulé sur des générations, devient orphelin et muet, condamné à disparaître avec le dernier locuteur.
Face à cette hémorragie culturelle, la conférence n’a pas seulement dressé un constat. Elle a esquissé des pistes de résistance. La première, et sans doute la plus cruciale, reste l’espace domestique. Réinvestir la langue maternelle dans le dialogue quotidien entre parents et enfants est un acte de résistance fondateur. Mais cet effort familial doit être soutenu par des politiques plus larges. Les conférenciers ont ainsi appelé à un renforcement des recherches linguistiques Kisangani et au-delà, pour documenter, étudier et revitaliser ces langues vulnérables. Ils ont également interpellé les médias, les artistes et le système éducatif, les enjoignant de devenir les architectes d’une nouvelle politique linguistique. Intégrer les langues locales dans les programmes scolaires, leur donner une place dans l’espace public médiatique, c’est leur offrir une légitimité et une visibilité essentielles à leur survie.
Instituée par l’UNESCO en 1999, la Journée internationale de la langue maternelle trouve ainsi, en République Démocratique du Congo, un écho particulièrement puissant. Elle dépasse le cadre de la simple célébration pour devenir un rappel à l’action. Dans un pays d’une diversité linguistique exceptionnelle, chaque langue qui s’éteint est une couleur qui s’efface de la mosaïque nationale, un pan entier de mémoire qui sombre dans l’oubli. La conférence de Kisangani a ainsi lancé un message clair : préserver les langues, c’est préserver l’identité culturelle RDC elle-même, dans toute sa complexité et sa beauté. C’est un combat pour la transmission, pour la mémoire, et in fine, pour la continuité d’un monde dont les racines plongent profondément dans la parole des ancêtres. L’enjeu n’est pas seulement de conserver des mots, mais de garder vivant le souffle unique qui anime une nation.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
