Alors que la région du Nord-Kivu continue de panser ses plaies, la visite du président de l’Assemblée nationale, Aimé Boji Sangara, à Beni, révèle un fossé alarmant entre les discours sécuritaires de Kinshasa et la réalité du terrain. Son échange, vendredi 20 février, avec la société civile locale a mis en lumière l’échec cuisant de l’état de siège, un outil présenté comme la solution miracle il y a près de quatre ans. Ce régime exceptionnel, loin d’avoir apporté la sérénité promise, semble avoir institutionnalisé l’impuissance face à la terreur des groupes armés. La population, exsangue, exprime un sentiment d’abandon que les promesses politiques peinent à masquer.
Le constat est sans appel : l’état de siège Nord-Kivu n’a pas tenu ses promesses. Les représentants locaux ont dépeint une situation où la terreur reste le quotidien. Des dizaines de civils tombent encore chaque semaine sous les coups des rebelles des groupes armés ADF, obligeant des villages entiers à se vider de leurs habitants. L’accès aux champs, source de subsistance, est rendu impossible par une insécurité omniprésente. Cette mesure, présentée comme un rempart, apparaît aujourd’hui comme un bouclier fissuré, incapable de protéger les populations qu’elle était censée sauver. La question de sa levée, portée avec insistance, sonne comme un désaveu cinglant de la stratégie sécuritaire centrale.
Plus percutante encore est la critique émanant de la jeunesse de Beni, pointant du doigt un traitement à deux vitesses des crises. Clovis Mutsuva a dénoncé avec véhémence le déséquilibre dans l’attention médiatique et politique. « La question des ADF doit être sur la table de décision comme celle du M23 », a-t-il lancé, soulignant que les forums internationaux évoquent le M23 tandis que la rébellion ADF, d’origine étrangère, semble reléguée au second plan. Cette focalisation sélective n’est-elle pas le symptôme d’une gestion des crises guidée par des intérêts géopolitiques plutôt que par l’urgence humanitaire ? Cette inaction, réelle ou perçue, nourrit un profond ressentiment et un sentiment de marginalisation, sapant la confiance dans les institutions censées protéger.
Au-delà de l’urgence sécuritaire, le développement économique est brandi comme le seul antidote durable à l’instabilité. Les acteurs locaux, par la voix de John Banyene, président de la société civile du Nord-Kivu, ont rappelé l’impératif d’un suivi rigoureux des projets structurants. L’asphaltage de la route Kasindi Beni Butembo et la réhabilitation de l’aéroport de Mavivi ne sont pas de simples lignes budgétaires, mais des artères vitales pour désenclaver la région et relancer une économie à l’agonie. L’allègement des charges fiscales pour les opérateurs économiques et les agriculteurs est tout aussi crucial. Sans ces mesures concrètes, comment envisager un avenir où la prospérité remplacerait la peur ? Ces demandes illustrent une attente claire : une gouvernance plus attentive aux besoins du bassin économique de l’Est.
Face à cette avalanche de griefs et d’attentes, la réponse d’Aimé Boji Sangara a suivi le protocole habituel des visites officielles. Des promesses de relayer les préoccupations au plus haut niveau et un appel à la mobilisation collective pour soutenir le processus de paix. Le président de l’Assemblée nationale s’est engagé à être le porteur de ces doléances auprès du gouvernement central. Cependant, dans un contexte où les annonces se succèdent sans que le calme ne revienne, la population reste sceptique. L’efficacité de ce plaidoyer sera jugée à l’aune des actes concrets qui suivront. La balle est désormais dans le camp de l’exécutif.
Cette consultation à Beni a donc servi de miroir, reflétant l’ampleur du défi. L’insécurité Est RDC est un monstre à plusieurs têtes, nourri par des dynamiques locales et internationales complexes. La stratégie actuelle, oscillant entre mesures militaires exceptionnelles et promesses de développement, montre ses limites. Le défi pour les autorités de Kinshasa est de passer d’une approche fragmentée et réactive à une vision cohérente et inclusive, capable de répondre simultanément aux urgences sécuritaires contre les groupes armés ADF M23 et aux impératifs de reconstruction économique. L’alternative serait de voir l’écart de confiance se transformer en un fossé infranchissable, avec des conséquences imprévisibles pour la cohésion nationale.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
