La Haute cour militaire de la République démocratique du Congo a tenu une audience plénière exceptionnelle ce vendredi 20 février 2026, afin de se prononcer sur le service habilité à procéder à l’exploitation des téléphones saisis dans le cadre du procès Yav Irung. Le lieutenant-général Philémon Yav Irung, ancien commandant de la troisième zone de défense, est poursuivi pour trahison militaire RDC et incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline.
Lors de la précédente audience, le premier président de la Haute cour militaire RDC avait suggéré de confier cette tâche au Conseil national de Cyberdéfense (CNC), service spécialisé au sein du cabinet du Chef de l’État. Cette proposition a été saluée par l’Auditeur général des Forces armées de la RDC (FARDC), mais elle a été fermement rejetée par la défense du prévenu et par l’intéressé lui-même, invoquant un sérieux problème de confiance.
Maître Carlos Ngwapitshi, l’un des avocats de la défense, a estimé que cette démarche visait surtout à appuyer le ministère public, qui serait en manque de preuves matérielles contre son client. « Le débat se fait à la Cour, le procès est filmé, il est sur les réseaux sociaux, vous allez demander à une partie ou un service de vous faire ce rapport, il y a un problème de confiance », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « Nous sommes opposés au ministère public, il a le pouvoir d’arrêter, d’intimider les gens à tout moment, c’est son droit et c’est reconnu par la loi mais nous n’avons pas confiance. »
Le prévenu a, pour sa part, explicitement exprimé ses craintes concernant le coordonnateur actuel du CNC, Jean-Claude Bukasa. « Le téléphone présenté comme pièce à conviction avait été remis au conseiller spécial en matière de sécurité lorsque la commission avait été mise en place en 2022, Monsieur Jean-Claude Bukasa occupait cette fonction à l’époque, il est aujourd’hui coordonnateur du Conseil national de Cyberdéfense (CNC). Il fait partie de ceux qui ont contribué à mon arrestation. Demander à cette même personne d’intervenir aujourd’hui suscite naturellement des craintes et des doutes », a complété Philémon Yav Irung.
Face à ces arguments, la Haute cour a décidé d’écouter toutes les parties, justifiant ainsi la tenue exceptionnelle de l’audience un vendredi, jour habituellement non ouvré pour les audiences solennelles. La cour doit maintenant déterminer si le CNC, créé en 2023 et dirigé par Jean-Claude Bukasa, peut être considéré comme un expert impartial dans cette affaire Philémon Yav.
Par ailleurs, l’Auditeur général des FARDC s’est montré favorable à la proposition, après qu’une suite non concluante a été observée du côté de l’Agence nationale des renseignements (ANR). En effet, l’administrateur général de l’ANR, Justin Inzun Kakiak, avait indiqué que ses services, en l’absence de coopération formelle de l’utilisateur pour la communication volontaire du mot de passe, s’étaient trouvés dans l’incapacité d’accéder aux données des téléphones et d’en extraire un contenu exploitable.
Cette impasse technique et juridique soulève des questions fondamentales sur les moyens de preuve dans les procès pour trahison militaire. Comment garantir l’équité d’un procès lorsque les preuves matérielles sont inaccessibles sans la collaboration de l’accusé ? Et comment s’assurer de l’objectivité d’un service d’expertise dont le responsable a été impliqué dans les circonstances de l’arrestation ?
Le procès du lieutenant-général Yav Irung intervient près de trois ans après son arrestation, survenue en septembre 2022. Il est soupçonné d’avoir entretenu des contacts avec l’entourage de James Kabarebe, une figure controversée dans la région des Grands Lacs. À l’époque, le prévenu commandait la troisième zone de défense des FARDC, couvrant les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri, du Maniema et de la Tshopo, une zone stratégique dans le dispositif de sécurité congolais.
La décision de la Haute cour militaire sur l’expertise téléphonique est donc attendue avec attention, car elle pourrait influencer le cours ultérieur de ce procès hautement sensible. Les prochaines audiences devraient se concentrer sur le fond de l’affaire, une fois cette question préjudicielle résolue.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
