Le soleil de février tapait déjà fort sur les tombes anonymes du cimetière de Shamusanda à Tshikapa, ce mardi 17 février. L’endroit, habituellement lieu de recueillement et de souvenir, s’est transformé en une scène de violence insoutenable. L’histoire est d’une simplicité tragique, presque dérisoire face au drame qui s’en est suivi : une dispute autour d’un outil de travail. « Les jeunes de Biatondi sont arrivés sans bêche. Ils ont demandé à ceux du quartier RVA qui en avaient une. Ces derniers ont refusé de la prêter. La discussion a mal tourné », raconte un témoin, la voix encore tremblante d’effroi. Un geste d’entraide refusé, une altercation verbale, puis tout a basculé. Un jeune aurait tenté de s’emparer de l’outil, déclenchant une bagarre générale où les poings ont rapidement cédé la place à des lames. « On a vu des gens tomber. C’était très rapide », ajoute le témoin.
Le bilan, encore provisoire selon les autorités locales, est lourd et insensé : quatre jeunes vies fauchées, dont deux filles et deux garçons, poignardés sur les dalles funéraires. Plusieurs autres personnes ont été grièvement blessées dans cet affrontement au cimetière de Tshikapa, évacuées en urgence vers les structures sanitaires de la ville. Comment en est-on arrivé là ? Comment une simple bêche, symbole de travail et de labeur, a-t-elle pu devenir l’élément déclencheur d’une telle hécatombe ? Cette violence au Kasaï, récurrente et souvent liée à des conflits communautaires ou économiques, prend ici un visage d’une brutalité glaçante, mettant en lumière la précarité extrême et la tension sociale qui règnent dans certains quartiers.
L’intervention des forces de l’ordre, notamment les éléments du Groupe Mobile d’Intervention (GMI), a finalement mis fin à l’échauffourée. Des tirs de sommation ont retenti pour disperser les protagonistes, et plusieurs suspects ont été interpellés et placés en garde à vue. Mais l’intervention du GMI à Tshikapa, bien que nécessaire pour rétablir l’ordre immédiat, ne peut être la seule réponse à ce drame. Elle soulève des questions plus profondes sur la gestion de ces conflits communautaires et la prévention de la violence chez les jeunes.
Qui sont ces jeunes fossoyeurs qui se sont entretués ? Souvent issus de familles démunies, ils survivent grâce aux petits travaux liés aux enterrements, dans une économie informelle où la concurrence est rude et les ressources rares. Le différend autour de l’outil de travail n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il révèle une lutte quotidienne pour la survie, une frustration accumulée et un sentiment d’abandon dans une région où les opportunités manquent cruellement. La valeur symbolique de cet outil dépasse largement son utilité pratique : il représente le gagne-pain, la dignité, et son contrôle devient une question de pouvoir.
La communauté de Tshikapa est sous le choc. Comment des jeunes, qui partagent le même quotidien précaire, peuvent-ils en arriver à de tels extrêmes ? Les blessures sont physiques, mais elles sont aussi et surtout sociales. Cet incident pose crûment la question de la cohésion sociale et des mécanismes de résolution des conflits dans les quartiers populaires. Les autorités locales et provinciales sont désormais face à un double défi : mener une enquête rigoureuse pour rendre justice aux familles des victimes, et surtout, engager une réflexion de fond pour désamorcer les tensions et offrir des perspectives à cette jeunesse en perte de repères.
Les jeunes fossoyeurs morts dans cet affrontement ne sont pas seulement des statistiques. Ils sont le triste reflet d’une génération sacrifiée sur l’autel de la pauvreté et du désœuvrement. Leur disparition violente dans un lieu destiné au repos éternel est un paradoxe cruel. Elle doit servir d’électrochoc. La paix sociale ne se décrète pas, elle se construit par la justice économique, l’accès à l’éducation et à des emplois décents. Tant que les racines de la misère et de la frustration ne seront pas traitées, le sol du Kasaï, et particulièrement de Tshikapa, risque de continuer à être arrosé par le sang de ses propres enfants, pour des conflits dont l’objet, à l’image d’une bêche, semble dérisoire mais dont les conséquences sont, elles, dramatiquement réelles.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
