« Avant, pour arriver à Lubilinga, nous mettions parfois deux jours avec nos charges sur la tête. Beaucoup de produits pourrissaient en route. » La voix de Vincent Obokote, agriculteur à Lubikinga, porte toute l’amertume des années de lutte contre l’isolement. Mais aujourd’hui, elle vibre aussi d’un espoir nouveau. À Batike, dans le groupement Wassa du territoire de Walikale, une mobilisation populaire historique a vu le jour le samedi 15 février. Munis de houes, de machettes et de pelles, des centaines d’habitants ont lancé les travaux communautaires Batike pour ressusciter la route Beach Lowa Lubilinga, un axe vital de 35 kilomètres laissé à l’abandon. Cette initiative, née de la seule volonté des populations, pourrait bien redéfinir les perspectives économiques de toute une région.
Cette desserte agricole RDC était devenue le cauchemar des cultivateurs. Érodée par les pluies, envahie par une végétation dense et négligée depuis des années, elle coupait littéralement le cordon ombilical entre les villages producteurs et les centres de consommation comme Ndjingala, Logu ou Mubi. Les pertes post-récolte étaient colossales, étouffant les revenus des familles et plongeant des communautés entières dans une précarité tenace. Comment, dans ces conditions, envisager un avenir pour l’agriculture Walikale ? La réponse est venue de la base, par un samedi de février où la solidarité a pris le pas sur la résignation.
Le chantier, titanesque pour des moyens purement manuels, consiste à dégager la chaussée, élargir la voie et construire des ponts de fortune sur les ravins. « Cette route est un véritable espoir de relance économique », confie un cultivateur, le dos courbé sur sa pioche. Pour Furaha Mangaza, une habitante de la localité, l’enjeu dépasse le simple commerce. « Nos enfants manquent souvent de cahiers parce que nous ne gagnons presque rien. Si la route est praticable, les commerçants viendront jusqu’ici et nos conditions de vie vont s’améliorer. » Son témoignage touche au cœur du problème : l’enclavement est un frein multidimensionnel au développement local Nord-Kivu. Il isole non seulement les biens, mais aussi les services, l’éducation et la santé.
Le chef de groupement Wassa, Mwami Katiabo Mayani, salue cette « mobilisation exemplaire ». Il rappelle le caractère stratégique de cet axe qui relie plusieurs villages agricoles à des marchés importants. « Cette route est vitale pour tout le monde. Nous remercions la population pour cet esprit de solidarité, mais nous demandons aussi l’appui du gouvernement et des partenaires pour une réhabilitation durable. » Son appel pose une question cruciale : jusqu’où peut aller le volontarisme communautaire face à l’ampleur des besoins en infrastructures ? Les travaux communautaires Batike sont un départ admirable, mais pourront-ils, seuls, garantir la pérennité de la route Beach Lowa Lubilinga face aux intempéries et à l’usure ?
Les implications potentielles sont immenses. Les acteurs locaux estiment qu’une route praticable réduirait drastiquement les coûts de transport, attirerait les investisseurs et les commerçants, dynamiserait la production et freinerait l’exode rural des jeunes vers des villes déjà saturées. Elle faciliterait également l’accès aux centres de santé et aux écoles, renforçant ainsi la sécurité alimentaire et humaine. Cet effort collectif pour la desserte agricole RDC est donc bien plus qu’un simple chantier ; c’est un acte de foi dans l’avenir de l’agriculture Walikale et un modèle inspirant de résilience.
Pourtant, l’enthousiasme ne doit pas masquer les défis. La mobilisation repose sur la bonne volonté et l’énergie physique de personnes dont les ressources sont limitées. Sans un soutien technique et matériel externe, le risque de voir les efforts anéantis par la prochaine saison des pluies est réel. La question de la durabilité des infrastructures construites à la force des bras se pose avec acuité. Comment transformer cet élan populaire en un projet structuré de développement local Nord-Kivu ?
En attendant des réponses concrètes des autorités, les habitants de Batike affichent une détermination sans faille. Ils se sont engagés à poursuivre les travaux jusqu’à la réouverture complète de l’axe. Leur action rappelle une vérité trop souvent oubliée : le premier levier du développement se trouve souvent dans la capacité des communautés à s’organiser et à prendre en main leur destin. La résurrection de la route Beach Lowa-Lubilinga par ses propres usagers est un symbole puissant. Elle raconte une histoire de lutte contre l’oubli, d’espoir face à l’adversité, et pose en filigrane une interrogation plus large sur la manière dont la RDC entend valoriser et soutenir les initiatives endogènes qui font vivre ses territoires les plus reculés.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
