Sous les ciels de Kinshasa, une brise nouvelle souffle, chargée d’échos transatlantiques et de mémoires entrelacées. De ce vendredi 12 au dimanche 22 février, la capitale congolaise se transforme en épicentre d’un dialogue vibrante, accueillant la première édition africaine du festival Haïti 221. Cette initiative, portée par la comédienne et réalisatrice Darline Gilles, ne célèbre pas seulement les 221 ans d’indépendance de la première république noire du monde. Elle tisse, avec une délicatesse et une détermination remarquables, un pont décolonial entre deux rives d’une même histoire de lutte et de résilience.
Mais pourquoi Kinshasa ? La réponse résonne dans les profondeurs de l’histoire partagée. Darline Gilles, lors d’une conférence de presse, a justifié ce choix par les trajectoires parallèles de la République démocratique du Congo et d’Haïti. « Nous partageons un passé colonial similaire », rappelle-t-elle, évoquant ces liens forgés dans la douleur mais aussi dans l’espoir. Après l’indépendance du Congo en 1960, une dizaine de familles haïtiennes répondirent à l’appel, s’installant pour contribuer à l’édification nationale. De ces échanges, nourris par des intellectuels, des artistes et des professionnels, est née une proximité littéraire et culturelle qui justifie aujourd’hui ce rendez-vous kinsois, transformant la ville en un véritable laboratoire de la pensée culture décoloniale RDC.
Le festival s’inscrit dans un volet international conçu comme un espace de dialogue Sud-Sud. « Nous ne voulions pas que le festival reste uniquement centré sur Haïti », explique Darline Gilles. « Nous souhaitions créer un espace de dialogue autour des questions de colonisation. » Ainsi conçu comme un événement itinérant, Haïti 221 voyage vers des pays anciennement colonisés pour y rencontrer des penseurs engagés et faire circuler les pensées décoloniales. L’Afrique, et la RDC en particulier, s’imposait comme une étape naturelle, une terre-mémoire où résonnent des échos familiers.
La programmation, d’une riche pluridisciplinarité, promet de faire vibrer la ville pendant dix jours. Elle mêlera conférences-débats pénétrantes, projections de films évocateurs, et des ateliers artistiques Kinshasa qui seront au cœur de la transmission. L’écrivain et musicien haïtien Jean D’Amérique, figure marquante de la scène contemporaine, animera un atelier d’écriture théâtrale. Son enthousiasme est palpable : « C’est un plaisir d’être à Kinshasa. Pour moi, la connexion entre nos imaginaires est essentielle. Nous avons fait la traversée depuis ici, donc c’est comme un retour à la source. » Ses mots tracent un cercle vertueux, rappelant que les liens historiques Haïti Congo sont avant tout des liens d’âme et de création.
Dans un monde où, comme le souligne Jean D’Amérique, « des puissances impérialistes tentent d’entraver les pays cherchant à se tenir debout », ce festival se pose en acte de résistance assumé. Il est une proposition politique, un espace où la démarche décoloniale infuse tant la programmation que les méthodes de travail. La soirée d’ouverture, prévue au Tarmac des auteurs dans la commune de Kintambo, en sera la parfaite illustration, avec un plateau mêlant le rap incisif de Jean D’Amérique et de la Congolaise B. Grâce, aux mélodies de la chanteuse Anita Mobando et aux performances de Sarah Ndele.
Au-delà de la fête, que reste-t-il de tels événements culturels Kinshasa ? Ils sont une boussole. En connectant les imaginaires, en confrontant les mémoires et en célébrant les créations issues de ces histoires complexes, le festival Haïti 221 offre plus qu’un spectacle. Il offre un récit alternatif, une cartographie des solidarités possibles. Il rappelle que la force des nations du Sud réside dans leur capacité à se reconnaître, à se raconter et à inventer ensemble un avenir libéré des prismes hérités. Kinshasa, pour dix jours, n’est plus seulement une capitale ; elle est la chambre d’écho d’un dialogue continental, le lieu où deux révolutions, haïtienne et congolaise, se rencontrent enfin dans le miroir de l’art et de la pensée.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
