Dans les coulisses feutrées du 74ème National Prayer Breakfast à Washington, un tête-à-tête congolais a capté l’attention au-delà des prières. Le président Félix Tshisekedi et son principal challenger de 2018, Martin Fayulu, ont de nouveau croisé le fer diplomatique. L’objet de leur conciliabule ? L’impératif, sans cesse reporté, d’un dialogue national inclusif pour extirper la République démocratique du Congo de l’ornière sécuritaire et politique. Cette rencontre, symbole d’une communication qui persiste malgré les divergences, sert de révélateur aux fractures qui traversent la classe politique congolaise sur la voie à suivre pour la paix RDC.
Martin Fayulu, leader de la coalition Lamuka, a saisi cette tribune internationale pour marteler son credo : la tenue immédiate d’un dialogue national RDC sous l’égide des confessions religieuses. Par la voix de son porte-parole Prince Epenge, l’opposant historiquepropose un forum où « toutes les parties prenantes » seraient conviées, avec un agenda ambitieux incluant la réunification du pays, sa pacification et, point névralgique, l’opération des réformes électorales RDC. Cette position incarne-t-elle une réelle ouverture ou une stratégie visant à contourner les institutions en place ? La proposition, séduisante par son apparente inclusivité, bute immédiatement sur une réalité politique moins conciliante.
En effet, du côté du pouvoir, la musique est différente. Didier Manzenga, secrétaire général du Parti lumumbiste unifié (PALU), allié de la majorité présidentielle, réaffirme sans ambages l’adhésion à la ligne de Félix Tshisekedi. Celle-ci privilégie un cadre strict : un dialogue organisé sur le sol congolais, dans un périmètre institutionnel, et excluant explicitement « des Congolais ayant pris les armes contre la République ». Cette condition sine qua non dresse une barrière infranchissable avec les thèses de ceux qui, comme Jean-Marc Kabund de l’Alliance pour le changement (A.Ch), plaident pour l’inclusion des « antagonistes du tandem M23/AFC » dans les pourparlers. Le président Kabund, selon des propos relayés par la presse, insiste sur une médiation neutre pour mettre fin aux atrocités dans l’Est. Faut-il dialoguer avec les agresseurs pour arrêter l’hémorragie ? La question, éthiquement brûlante, divise profondément le paysage politique.
Cette polarisation des positions illustre le dilemme fondamental auquel est confronté le processus de paix. D’un côté, l’appel à un dialogue inclusif Congo sans exclusive, perçu comme la seule voie capable d’engranger une légitimité suffisante pour une réconciliation durable. De l’autre, la défense d’un cadre souverainiste et institutionnel, garant de l’autorité de l’État et refusant toute concession à ceux considérés comme des putschistes. Le regroupement politique Leadership et Gouvernance pour le Développement (LGD) et Alliés, en réaffirmant son attachement à un dialogue « apaisé » qui n’exclurait « aucune composante », tente une synthèse difficile. Mais dans le contexte congolais, l’inclusion totale n’est-elle pas un vœu pieux masquant des rapports de force impitoyables ?
L’enjeu sous-jacent de ces débats est colossal : il s’agit ni plus ni moins de redéfinir les bases du contrat social et politique congolais. Les réformes électorales RDC sont au cœur des préoccupations, car toute sortie de crise durable passe par la restauration de la confiance dans les urnes. La rencontre Félix Tshisekedi Martin Fayulu, si elle montre une volonté de dialogue au sommet, laisse en suspens la question méthodologique cruciale. Qui maîtrisera l’ordre du jour ? Qui désignera les participants ? Sous quelle médiation, nationale ou internationale ? Le président Tshisekedi joue gros sur ce dossier. Un dialogue trop ouvert risquerait de légitimer des forces qu’il combat par les armes à l’Est. Un dialogue trop fermé, en revanche, serait perçu comme une mascarade par une large frange de l’opposition et de la société civile, condamnant d’avance ses conclusions.
À l’approche d’un nouveau cycle électoral potentiel, les manoeuvres s’accélèrent. La classe politique congolaise semble consciente de l’urgence, mais paralysée par des calculs partisans et des visions irréconciliables de la nation. Le dialogue, s’il a lieu, ne sera pas une simple conversation entre élites. Il sera le théâtre où se jouera l’avenir immédiat de la paix RDC. La communauté internationale, souvent accusée d’ingérence, observe ces développements avec attention, sachant que la stabilité de toute la région des Grands Lacs est en jeu. Les prochains actes de cette pièce politique complexe dépendront de la capacité des principaux protagonistes à transcender leurs intérêts immédiats pour privilégier une sortie de crise inclusive. L’histoire jugera si cette occasion, née d’une rencontre à Washington, aura été saisie ou gaspillée.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
