Les chiffres, froids et implacables, témoignent d’une saignée économique à grande échelle. Lors de la conférence-mémoire « Contre l’oubli », le ministre du Commerce Extérieur, Julien Paluku Kahongya, a dévoilé une analyse glaçante des conséquences économiques de la guerre qui ravage l’Est de la République Démocratique du Congo. Selon l’ancien gouverneur du Nord-Kivu, l’agression rwandaise et les conflits récurrents ont une double finalité : détruire méthodiquement le capital humain congolais et orchestrer un pillage systématique des ressources minières.
Le premier volet de cette stratégie, selon le ministre, est d’une brutalité calculée. « Le Rwanda a une stratégie. La première consiste à détruire le capital humain, car le capital humain est un facteur de production », a-t-il affirmé. L’équation est simple : environ 7 millions de personnes déplacées, une masse démographique équivalente à la population combinée du Lesotho, du Botswana et du Togo. Cette dislocation forcée de la main-d’œuvre et des communautés paralyse l’économie locale, anéantit les circuits de production agricole et commerciale, et crée un vide que d’autres entendent combler. Pour un Rwanda de 10 millions d’habitants, affaiblir la capacité productive de son voisin congolais, son « marché le plus sûr », revient à éliminer une concurrence et à s’assurer des débouchés exclusifs. La crise humanitaire au Sud-Kivu et au Nord-Kivu n’est donc pas une simple collateralité de la guerre, mais un objectif économique en soi.
Le second volet, et le plus lucratif, concerne le secteur minier. Les données présentées par Julien Paluku sont éloquentes et dessinent une courbe exponentielle du pillage des minerais de l’Est Congo. « Lorsque j’ai été élu gouverneur en 2007, les revenus du secteur minier rwandais étaient estimés à 70 millions de dollars. Aujourd’hui, en 2025, ils s’élèvent à environ 2 milliards de dollars », a-t-il déclaré. Une multiplication par près de 30, pour un pays qui ne dispose pas de gisements miniers proportionnels à une telle manne. Cette explosion coïncide étrangement avec les périodes d’occupation militaire de zones riches en ressources par des groupes soutenus par Kigali. Le ministre utilise une métaphore percutante : les véritables « FDLR » poursuivis seraient en réalité les « récoltes » et les « minéraux » congolais.
L’extension récente des combats vers le Sud-Kivu trouve, selon cette analyse, une explication économique claire : l’or. Le ministre a rappelé la création par le Président Félix Tshisekedi de la société Congo Gold Trading, une joint-venture avec un partenaire émirati, conçue pour reprendre le contrôle de la filière. Les résultats furent immédiats : les exportations officielles d’or, qui plafonnaient à 2-6 kilos par an, sont passées à 800 kilos par mois, soit près de 10 tonnes annuelles. Une production d’une valeur approximative de 2 milliards de dollars au prix actuel du marché. « Le Rwanda a rapidement compris qu’il fallait attaquer le Sud-Kivu pour poursuivre ce deuxième FDLR, qui s’appelle l’or », a asséné Julien Paluku. Cette révélation jette une lumière crue sur la guerre économique qui se joue en parallèle des combats, où le contrôle des exportations d’or vers le Rwanda depuis le Nord-Kivu et le Sud-Kivu est un enjeu vital.
Un indice troublant vient étayer ces accusations : le silence statistique de Kigali. Le ministre a révélé que les statistiques de la Banque centrale rwandaise concernant la production minière ne sont plus publiées depuis mai 2025. « Ils ont cessé de publier… car il est évident qu’il n’existe pas autant de gisements miniers au Rwanda. Les minéraux ne se multiplient pas comme des cultures agricoles », a-t-il argumenté. Ce black-out informationnel soulève inévitablement des questions sur l’origine réelle de cette richesse subite et sur la volonté de ne pas éveiller les soupçons de la communauté internationale.
Cette conférence s’inscrivait dans le cadre d’une journée nationale de mémoire, organisée sous le thème « Résistance, Résilience et Unité ». En présence de la Première ministre Judith Suminwa, l’événement visait à honorer les victimes et à inscrire leur sacrifice dans la conscience collective. Au-delà du devoir de mémoire, l’intervention cinglante de Julien Paluku avait une portée géoéconomique : documenter et dénoncer un mécanisme de prédation qui transforme la guerre en une entreprise extractive hautement profitable pour l’agresseur. Elle pose une question fondamentale : comment la RDC peut-elle convertir cette prise de conscience en outils de défense économique plus robustes et en une diplomatie plus offensive pour tarir les financements de la guerre ? La conférence mémoire Julien Paluku aura au moins eu le mérite de poser les termes du débat en des chiffres qui, espérons-le, résonneront bien au-delà des murs de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
