Dans le sillage de la signature de l’Accord de Partenariat économique global à Abu Dhabi, la présence de la délégation congolaise au World Governments Summit à Dubaï s’apparente à un signal politique fort, voire à une mise en scène calculée de la volonté de modernisation du régime. Le président Félix Antoine Tshisekedi, accompagné de plusieurs membres de son gouvernement, a pris part à ce rassemblement international qui ambitionne de « façonner les gouvernements de demain ». Pour une administration souvent décriée pour sa lourdeur, ce déplacement sous les ors de Dubaï est-il le prélude à une transformation profonde, ou simplement une nouvelle étape dans la diplomatie des sommets ?
Les discussions de ce World Governments Summit ont été largement dominées par le rôle de l’intelligence artificielle dans la gouvernance, érigée en pilier central de la réforme de l’État. Loin des considérations purement technologiques, l’IA y a été présentée comme le levier indispensable pour une administration agile, transparente et efficace. L’agenda, articulé autour de cinq axes – de la gouvernance mondiale à la coopération internationale –, a offert un cadre théorique séduisant. Mais la question qui se pose pour la délégation congolaise est celle de la transposition : comment ces concepts, nés dans des écosystèmes numériques avancés, peuvent-ils prendre racine dans le contexte socio-économique et infrastructurel complexe de la RDC ?
Le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku, a livré une lecture sans ambages de l’enjeu. « Pour la RDC, la modernité n’est pas une option, mais une nécessité de survie », a-t-il affirmé, reliant directement la participation au sommet à la mise en œuvre de l’accord avec les Émirats. Selon lui, cet accord constitue « le premier pas pratique pour importer un modèle de performance et d’agilité administrative ». Le discours est clair, ambitieux, et savamment calibré pour la scène internationale. Cependant, on ne peut s’empêcher de relever le décalage entre cette rhétorique de la rupture et les réalités persistantes du terrain : une bureaucratie tentaculaire, des défis criants en matière de connectivité et une gouvernance locale souvent minée par des pratiques opaques. Félix Tshisekedi joue-t-il gros en promettant une révolution administrative inspirée de Dubaï, sachant que l’échec de cette promesse pourrait durablement fragiliser la crédibilité de son quinquennat en matière de réforme de l’État ?
Parallèlement au sommet principal, le lancement du World Laureates Summit, réunissant des scientifiques de renom, dont des prix Nobel, visait à intégrer la science dans l’élaboration des politiques. Cette initiative met en lumière un autre défi pour la RDC : la faible intégration de l’expertise scientifique nationale dans les processus décisionnels. La volonté affichée de s’inspirer des « meilleures pratiques » internationales devra donc s’accompagner d’un investissement massif dans la recherche et l’enseignement supérieur locaux, sous peine de perpétuer une forme de dépendance intellectuelle.
Au-delà des discours, le World Governments Summit a confirmé le rôle de Dubaï comme carrefour diplomatique incontournable. Pour la RDC, y être présente était essentiel pour consolider son image et nouer des partenariats stratégiques, notamment Sud-Sud. Néanmoins, la véritable évaluation de cette participation ne se fera pas dans les palaces émiratis, mais à Kinshasa et dans les provinces congolaises. La modernisation de l’État RDC promise passe par des réformes concrètes, impopulaires peut-être, et par une lutte acharnée contre les inerties du système. L’intelligence artificielle pourra-t-elle vraiment optimiser la collecte des impôts, accélérer la délivrance des actes administratifs ou lutter contre la corruption, sans une volonté politique inébranlable et un cadre légal adapté ?
En définitive, le sommet de Dubaï aura servi de catalyseur à une ambition affichée. Il place désormais le gouvernement Tshisekedi face à ses responsabilités. Les prochains mois seront déterminants pour voir si les déclarations de Julien Paluku se traduiront par des actions tangibles ou si elles rejoindront le catalogue des bonnes intentions non suivies d’effet. La quête de modernité, si elle est sincère, exigera bien plus qu’un accord commercial : une refonte culturelle de l’administration et un leadership capable de résister aux pressions conservatrices. L’histoire jugera si ce voyage à Dubaï aura été le point de départ d’une nouvelle ère ou simplement une autre escale dans le cycle des promesses non tenues.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
