L’est de la République Démocratique du Congo, éternel théâtre de crises et de recompositions politiques, a été le cadre d’une rencontre pour le moins inattendue ce samedi 31 janvier. Claude Ibalanky Ekolomba, une figure longtemps présentée comme un pilier de l’entourage présidentiel, est réapparu à Goma, non pas en émissaire officiel, mais en quêteur de dialogue aux côtés de Corneille Nangaa, président de l’Alliance des Forces du Congo pour le RDA (AFC). Cette apparition, après près d’un an d’absence du territoire national, sème le trouble et interroge sur les fractures au sein même de l’appareil d’État.
L’homme, ancien coordonnateur du Mécanisme national de suivi de l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et nommé ambassadeur itinérant par ordonnance de Félix Tshisekedi en mai 2023, affiche une ligne singulière. Il parle d’avoir fait « une offre » à Nangaa, dont il attend la réponse, tout en se gardant de clamer un ralliement à l’AFC M23. « Je suis venu dans une logique de contact… je tente de mettre fin à l’hémorragie. La paix passe par le dialogue », a-t-il déclaré, se posant en médiateur auto-proclamé. Une posture qui, dans le contexte volatil du Nord-Kivu, ressemble à s’y méprendre à une marche sur un fil diplomatique des plus ténus.
Mais au-delà des déclarations de bonnes intentions, le sous-texte politique est lourd de signification. Claude Ibalanky Ekolomba reconnaît sans ambages « un écart profond » qui se serait creusé avec le président Tshisekedi. Comment interpréter cette distanciation publique ? S’agit-il d’une manœuvre personnelle, d’une tentative de se repositionner comme un acteur incontournable dans le dossier sensible de l’Est, ou le reflet de divisions plus profondes au sommet de l’État ? La proposition de servir de « consultant externe » pour l’AFC M23, en attendant le feu vert de Corneille Nangaa, brouille encore les cartes. Joue-t-il un double jeu, ou cherche-t-il à créer un canal parallèle de négociation que Kinshasa ne pourrait officiellement endosser ?
Cette initiative intervient à un moment particulièrement sensible de la politique congolaise. Le regroupement Réveil Populaire (REPOP), lancé par Ibalanky lui-même en juin 2023 pour soutenir le second mandat de Tshisekedi, vient tout juste de contester les résultats des législatives de décembre 2023. Son apparition à Goma peut-elle être lue comme un signal de défiance supplémentaire, ou comme une opération de diversion ? La stratégie du président, qui consiste à mixer approche militaire et appels au dialogue, se voit compliquée par ces initiatives individuelles qui échappent au cadre officiel.
L’offre de Claude Ibalanky à Corneille Nangaa place ce dernier dans une position délicate. L’accepter reviendrait à légitimer un interlocuteur en rupture apparente avec Kinshasa, mais pourrait aussi ouvrir une brèche. La refuser, c’est risquer de passer pour un obstacle à la paix. Pour le gouvernement, la marge de manœuvre est étroite : tolérer cette médiation sauvage pourrait être perçu comme une faiblesse, mais la condamner purement et simplement pourrait alimenter le récit d’une administration fermée au dialogue.
Finalement, cette séquence gomatienne soulève des questions fondamentales sur la gouvernance de la crise sécuritaire. La paix dans l’Est peut-elle naître de initiatives parallèles et personnelles, aussi bien intentionnées soient-elles ? Ou ce genre de démarche fragilise-t-elle au contraire la position de l’État, en donnant l’impression d’une politique étranglée entre des acteurs multiples aux agendas divergents ? Le risque est de voir se multiplier les canaux informels, diluant ainsi la responsabilité et la stratégie cohérente de l’État congolais.
Les prochains jours seront déterminants. La réponse de Corneille Nangaa à l’offre de Claude Ibalanky Ekolomba sera scrutée à la loupe, tout comme la réaction officielle de Kinshasa. Cette rencontre à Goma, au-delà de son caractère spectaculaire, pourrait bien être le premier acte d’une reconfiguration majeure des rapports de force et des stratégies de sortie de crise dans l’Est de la RDC. Une chose est sûre : en politique congolaise, les anciens proches peuvent rapidement devenir les faiseurs d’équilibre les plus imprévisibles.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
