Marcel, un conducteur de mototaxi de 32 ans, se frappe les cuisses de frustration. Il est 21h45, et le chronomètre est lancé. « Dans quinze minutes, je dois quitter la RN1. C’est une partie de ma vie qui s’arrête chaque nuit maintenant. Comment vais-je nourrir ma famille si je ne peux plus travailler après 22h ? Beaucoup de nos clients sont des travailleurs de nuit, des infirmiers, des gardiens… On les abandonne à leur sort ? » Comme des milliers d’autres à Kinshasa, Marcel est pris en étau par une décision municipale qui vise à assainir la circulation mais qui jette une ombre sur la précarité nocturne.
La mesure est tombée comme un couperet : depuis ce lundi 26 janvier 2026, la circulation des mototaxis et des tricycles est strictement interdite sur la Route Nationale n°1 et sur l’axe Mitendi-By Pass-14ème Rue Limete-Boulevard Congo Japon, chaque nuit de 22h à 5h du matin. Les autorités municipales invoquent la sécurité routière et l’ordre public. Cette interdiction nocturne des mototaxis à Kinshasa n’est pourtant qu’une pièce d’un puzzle réglementaire plus vaste, destiné à reprendre le contrôle d’un trafic souvent anarchique.
Le communiqué de l’hôtel de ville détaille un plan d’ensemble. Pour fluidifier le trafic et sécuriser l’approvisionnement de la capitale, les camions poids lourds (20 tonnes et plus) ne peuvent désormais pénétrer dans Kinshasa que les lundi, mardi et mercredi, et uniquement durant la plage horaire nocturne de 22h à 5h. Les autres jours, leur circulation est libre. Les véhicules transportant des matériaux de construction, les pompes à béton ou les camions de chantier sont soumis aux mêmes règles. Une régulation du trafic à Kinshasa qui entend faire la part belle aux heures creuses pour le fret, tout en débarrassant les grands axes des encombrements diurnes.
« Sont également interdites toutes ventes sur la chaussée », martèle le texte, visant explicitement les marchés pirates qui fleurissent le long des artères majeures. Ces installations sauvages, sources de congestion et de risques permanents pour les piétons et les usagers, sont dans le collimateur. Le message aux contrevenants est sans ambiguïté : qu’il s’agisse d’un vendeur, d’un motocycliste ou même d’un agent public, toute personne appréhendée sera interpellée et sévèrement sanctionnée. Seuls échappent à cette rigueur les véhicules d’utilité publique et de secours : camions citernes, dépanneuses, engins de travaux publics ou véhicules militaires et policiers.
Mais cette volonté affichée de mettre de l’ordre se heurte à une réalité sociale brutale. Quelle est l’alternative pour les milliers de conducteurs de mototaxis, souvent seuls pourvoyeurs de leurs familles, qui voient une part cruciale de leurs revenus s’évaporer avec cette interdiction ? « La sécurité routière sur la RN1, on en a tous besoin, c’est vrai. Mais on n’a pas été associés à la discussion. On nous impose une mesure sans nous proposer de solution de rechange », déplore Aminata, une mère de famille qui complète ses fins de mois comme « moto-taxieuse ». La question fuse : cette régulation va-t-elle simplement déplacer le chaos vers les voies secondaires, déjà saturées, où les livraisons légères de moins de 15 tonnes sont autorisées ?
La circulation nocturne à Kinshasa, si elle est souvent perçue comme dangereuse, est aussi le théâtre d’une économie informelle vitale. L’absence de transports en commun fiables après une certaine heure avait fait des mototaxis le poumon de la mobilité pour les petits budgets. Désormais, comment rentrer chez soi après un service de nuit pour un employé d’hôtel ou un agent de sécurité ? Les taxis classiques, plus chers, restent hors de portée pour beaucoup. Cette mesure, si elle réduit peut-être le nombre d’accidents, risque d’accroître l’isolement et la vulnérabilité d’une frange de la population.
L’enjeu dépasse la simple régulation du trafic. Il touche à l’aménagement urbain, à la justice sociale et à la vision que l’on a du développement de Kinshasa. Peut-on imposer l’ordre sans offrir d’alternatives viables aux activités que l’on restreint ? La sécurité routière est un objectif légitime et urgent, mais sa réalisation ne peut se faire au mépris des réalités économiques des plus modestes. Les mototaxis interdits la nuit sur la RN1, c’est un symptôme de cette tension constante entre modernisation urbaine et survie quotidienne.
La balle est désormais dans le camp des autorités. Le ministre provincial des Transports et de la Mobilité Urbaine, appuyé par la police et l’armée, est chargé de l’application stricte de ces mesures. Leur succès ne se mesurera pas seulement à la fluidité retrouvée sur les grands axes ou à la baisse des statistiques d’accidents. Il se jugera aussi à la capacité de la ville à accompagner ceux qui en paient le prix fort aujourd’hui, et à construire, avec eux, une mobilité plus sûre et plus inclusive pour tous les Kinois.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
