Ce lundi matin à Kinshasa, le silence inhabituel des moteurs a remplacé le vacarme habituel. Marie, une mère de famille, contemple l’avenue de l’UPN, désespérément vide. « Je suis partie de Ngaliema à 6h30 pour aller à Kintambo Magasin. Rien. Pas un bus, pas un taxi. J’ai fini par marcher », témoigne-t-elle, épuisée après avoir parcouru près de 14 kilomètres à pied. Son calvaire résume la journée de milliers de Kinois, pris au piège entre un contrôle routier drastique et un système de transport en commun déjà fragile.
Le gouverneur de la ville a décidé de frapper fort en ce début d’année avec une opération de contrôle routier Kinshasa d’envergure, visant les documents de bord des véhicules. Conséquence immédiate et prévisible : une grande partie des bus et taxis-bus, souvent en situation irrégulière, ont tout simplement disparu de la circulation. Les rares véhicules en règle ont été rapidement submergés, transformant les arrêts de bus en scènes de cohue où chacun se bat pour une place. Les prix, logiquement, ont flambé, aggravant la précarité des usagers.
« Moi, je suis en ordre avec tous les documents, c’est pourquoi j’ai pu sortir. Mais à quoi bon ? Nous sommes bloqués dans les embouteillages Kinshasa monstres causés par ces contrôles. On ne sait pas à quelle heure on va arriver », se lamente un chauffeur de bus, surnommé « 207 ». Cette situation crée un paradoxe absurde : une mesure destinée à réguler paralyse encore davantage la ville. Les conducteurs légalement en règle sont les premières victimes de cette pagaille, leurs gains de la journée réduits à néant par des heures perdues dans les bouchons.
Sur les trottoirs, la colère se mêle à la lassitude. La pénurie transports en commun Kinshasa force une population entière à adopter la marche comme seul moyen de locomotion fiable. Des employés, des élèves, des marchands parcourent des distances folles sous un soleil de plomb. Comment, dans une mégalopole de près de 15 millions d’habitants, en est-on arrivé là ? La question brûle les lèvres de tous ceux qui ont sacrifié leur salaire, leur énergie, voire leur santé aujourd’hui.
Du côté des chauffeurs, le ressentiment est palpable. Beaucoup pointent du doigt l’incohérence des autorités. « On nous a accordé une ‘période de courtoisie’ en décembre, sans contrôle. Le mois de janvier n’est même pas terminé, et voilà la répression », proteste l’un d’eux. Un autre argument revient comme un leitmotiv : « Qu’ils commencent par réhabiliter les routes ! Nous payons des taxes, nos véhicules se brisent sur les nids-de-poule, et en plus on nous harcèle avec des contrôles. » Cette revendication souligne le cœur du problème : peut-on exiger la régularité d’un secteur sans lui offrir les infrastructures de base nécessaires à son fonctionnement ?
La société civile monte au créneau pour dénoncer une mesure jugée brutale et inadaptée. Jean Bosco Puna, coordonnateur de la Coalition pour les droits économiques et sociaux (DESC), tire la sonnette d’alarme. Dans une déclaration, il estime que ces obligations techniques, sans préparation, auront des « conséquences économiques et sociales lourdes ». Il appelle à la suspension des contrôles le temps de régler les « préalables », notamment la réhabilitation urgente de la voirie. Son plaidoyer met en lumière l’absurdité d’une politique qui punit avant de construire.
Cette journée de paralysie pose une question fondamentale pour l’avenir de Kinshasa : la régulation du transport public doit-elle passer par la punition ou par l’accompagnement ? Les embouteillages et la hausse prix transport RDC ne sont que les symptômes d’un mal plus profond. La crise de ce lundi révèle au grand jour la fracture entre une administration qui légifère et une réalité quotidienne faite de débrouille et de survie. Elle expose la vulnérabilité extrême d’une population dont la mobilité, et donc l’accès au travail, à la santé et à l’éducation, tient à un fil ténu : la présence, légale ou non, d’un vieux bus sur une route défoncée.
Alors que le soleil se couche sur une capitale éreintée, le bilan est sans appel. Le contrôle a peut-être permis de verbaliser quelques véhicules, mais il a surtout plongé une ville entière dans le chaos, appauvrissant les usagers et asphyxiant les chauffeurs honnêtes. L’enjeu dépasse la simple circulation. Il touche à la justice sociale et à la conception même de l’autorité de l’État. Kinshasa peut-elle se permettre de réguler par la contrainte pure, sans offrir d’alternative à ses citoyens ? La réponse, aujourd’hui, s’est écrite à pied, sur l’asphalte brûlant de ses avenues désertes.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
