Le Fonds de réparation et d’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda en République démocratique du Congo (FRIVAO) demeure englué dans une crise de gouvernance qui compromet gravement sa mission fondamentale. Malgré les interventions répétées du ministre d’État, ministre de la Justice et garde des Sceaux, Guillaume Ngefa, le dispositif censé apporter justice et réparation aux populations de la Tshopo, éprouvées par la guerre de Kisangani, peine à se relever. Les dernières révélations, présentées en Conseil des ministres, dressent un constat alarmant de dérives systémiques et de détournements de fonds qui privent les victimes légitimes des compensations qui leur sont dues.
Lors de la 75ᵉ réunion du Conseil des ministres, tenue sous la direction de la Première ministre Judith Suminwa, le Garde des Sceaux a fait état d’une situation « critique ». Les mesures d’urgence, prises depuis la mi-novembre 2025, incluaient la levée de la suspension du comité de coordination et le règlement des arriérés de salaires pour éviter un « effondrement total » de l’institution. Pourtant, ces actions correctives semblent insuffisantes face à l’ampleur des dysfonctionnements constatés.
L’enquête de terrain menée à Kisangani a mis en lumière une augmentation incontrôlée et suspecte du nombre de bénéficiaires déclarés. Alors qu’environ 3 000 victimes avaient été initialement certifiées pour la ville de Kisangani, ce chiffre aurait explosé pour atteindre entre 14 000 et 16 000 personnes. Cette inflation soudaine s’accompagne, selon le rapport ministériel, de pratiques de fraude, de manipulation et de pressions politiques locales, jetant une ombre sur l’intégrité du processus d’indemnisation.
Comment expliquer qu’un fonds créé pour réparer les souffrances endurées lors de la guerre de Kisangani en soit réduit à utiliser les fonds d’indemnisation pour couvrir ses frais de fonctionnement courant ? Cette pratique, explicitement dénoncée, illustre la dérive managériale qui frappe le FRIVAO. Plus grave encore, la sécurité physique des mandataires et du personnel sur place à Kisangani se serait dégradée, créant un climat délétère qui entrave toute action transparente.
Face à cette situation, le ministre Guillaume Ngefa a annoncé avoir saisi le procureur général près la Cour de cassation. L’objectif est clair : ouvrir des enquêtes judiciaires approfondies sur les réseaux d’extorsion, les fausses victimes et les détournements de fonds présumés. « Il s’agit de prendre des décisions pour protéger les véritables victimes et réaffirmer l’autorité de l’État », a-t-il déclaré. Cette initiative marque une volonté de rompre avec l’impunité qui semblait régner autour de la gestion des réparations dues par l’Ouganda.
Les chiffres, révélés par une enquête du Centre de recherche en finances publiques et développement local (CREFDL Asbl), donnent la mesure du scandale. Entre janvier 2022 et décembre 2024, près de 195 millions de dollars américains ont été versés par l’Ouganda sur le compte du ministère de la Justice. Sur les 105,1 millions de dollars spécifiquement destinés aux victimes de la guerre de Kisangani, à peine 2 millions (soit 1,98%) avaient été effectivement distribués au 8 octobre 2024. Ainsi, plus de 103 millions de dollars destinés à la réparation des préjudices personnels et matériels resteraient bloqués ou détournés.
Ce blocage institutionnel intervient dans un contexte où la justice internationale avait pourtant clarifié les obligations de l’Ouganda. La Cour internationale de Justice (CIJ) avait condamné ce pays à verser à la RDC cinq tranches annuelles de 65 millions de dollars, dont près de 70% étaient alloués aux dommages personnels subis par les citoyens congolais. Le FRIVAO, créé par ordonnance présidentielle, avait précisément pour mandat d’opérationnaliser cette décision historique et d’assurer une répartition équitable des fonds. Son échec actuel représente un double déni de justice : pour les victimes qui attendent réparation et pour l’État de droit en RDC.
Les prochaines étapes seront donc déterminantes. La restauration de la crédibilité du FRIVAO passera nécessairement par des audits financiers indépendants, une revalidation rigoureuse de la liste des bénéficiaires à Kisangani et des poursuites judiciaires à l’encontre des responsables de malversations. La communauté des victimes de la Tshopo, déjà éprouvée par les traumatismes de la guerre, observe avec une inquiétude croissante ces péripéties administratives et judiciaires. L’efficacité de la réponse des autorités congolaises constituera un test crucial pour la justice transitionnelle et la capacité de l’État à protéger les droits fondamentaux de ses citoyens les plus vulnérables.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
