Dans la salle de l’Institut français de Kinshasa, ce jeudi 22 janvier, un silence respectueux accueille le nom de Nelly Mbangu Madieka Lumbulumbu. Cette avocate, dont le visage porte la lassitude de vingt années de combat dans l’Est du Congo, reçoit le prestigieux Prix franco-allemand des droits de l’Homme. Pour elle, pour les siens, cette distinction internationale est bien plus qu’un trophée : c’est une bouffée d’oxygène dans un contexte où défendre les plus faibles est souvent un acte de résistance périlleux. Comment une femme, au cœur des tourments du Nord-Kivu, parvient-elle à tenir tête à l’arbitraire et à la violence ? Son parcours offre une réponse, celle d’un engagement sans faille.
La cérémonie, placée sous le thème « Mémoire, dialogue et réconciliation », résonnait particulièrement dans l’espace des Grands Lacs. En remettant le prix, l’ambassadeur de France, Rémi Maréchaux, a tracé le portrait d’une femme de terrain. « Son action s’est prioritairement concentrée sur la protection des populations les plus vulnérables face aux conflits armés et aux violences structurelles », a-t-il souligné, mettant en lumière le travail acharné de Me Nelly Mbangu à travers la Dynamique des Femmes Juristes (DFJ) et l’ONG Sauti ya Mama Mukongomani. Un travail qui consiste, jour après jour, à tendre la main aux victimes, souvent des femmes et des enfants, brisés par des décennies de conflits.
À ses côtés, l’ambassadeur d’Allemagne, Ingo Herbert, a rappelé le caractère exceptionnel de cette distinction. Seules quinze personnalités dans le monde en sont lauréates chaque année. « Cette reconnaissance traduit l’attention portée par Berlin et Paris à l’engagement remarquable de la lauréate en RDC », a-t-il affirmé. Le message est politique : sur les droits humains, l’Europe parle d’une seule voix. Mais derrière la diplomatie, il y a la réalité d’un terrain miné. Le Nord-Kivu reste l’une des régions les plus instables de la planète, où les défenseurs des droits font face à des menaces constantes.
Prenant la parole, la voix empreinte d’émotion mais ferme, Nelly Mbangu Madieka Lumbulumbu a immédiatement détourné les projecteurs vers ceux qu’elle défend. « Ce prix est avant tout une reconnaissance des efforts collectifs », a-t-elle déclaré, dédiant cette récompense aux victimes, aux femmes violentées, aux filles réduites au silence, et à tous ces défenseurs contraints à l’exil ou vivant dans les camps de déplacés, loin de tout. « Tant qu’un défenseur sera menacé, le combat devra se poursuivre », a-t-elle lancé, renouvelant son engagement à agir avec détermination et sans compromis. Ses mots résonnaient comme un rappel : la paix ne se décrète pas, elle se construit par la justice et la protection des plus faibles.
La seconde partie de la soirée, avec la projection d’un documentaire sur la réconciliation franco-allemande, a servi de puissant miroir pour la région des Grands Lacs. Les décennies de haine entre Paris et Berlin peuvent-elles inspirer Kinshasa et Kigali ? Fred Bauma, du centre de réflexion Ebuteli, a insisté sur cette nécessité : reconstruire les liens, promouvoir le respect mutuel et développer des projets communs. « Cette dynamique est possible et dépend avant tout d’une volonté politique partagée », a-t-il martelé. Le parallèle était évident : le prix décerné à une figure de la société civile congolaise est aussi un appel au dialogue. La réconciliation est-elle un vain mot dans l’Est de la RDC, ou la voie à suivre pour briser le cycle infernal de la violence ?
Au-delà de l’honneur personnel, ce Prix franco-allemand met en lumière le rôle crucial des organisations locales dans la préservation de l’humanité en temps de crise. La Dynamique des Femmes Juristes et Sauti ya Mama Mukongomani sont de ces remparts qui, discrètement, empêchent l’effondrement total du tissu social. Elles offrent une assistance juridique, un soutien psychologique, une voix aux sans-voix. Dans un pays où l’État peine souvent à assurer sa protection, ces initiatives portées par des personnalités comme Nelly Mbangu sont des lifelines.
Finalement, cette cérémonie à Kinshasa interroge. Que valent les distinctions internationales face à l’immensité des souffrances dans le Kivu ? Elles valent, peut-être, comme une forme de bouclier symbolique, une reconnaissance qui peut offrir une certaine protection à celles et ceux qui sont en première ligne. Elles valent surtout comme un rappel à la communauté internationale : les conflits oubliés ont leurs héros du quotidien. Le combat de Nelly Mbangu Madieka Lumbulumbu n’est pas terminé. Il reflète celui de milliers de Congolais qui, dans l’ombre, refusent de capituler face à l’injustice. La route vers la paix et le respect des droits humains en RDC reste longue et semée d’embûches, mais elle est pavée de tels engagements, infatigables et essentiels.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
