La statistique, martelée lors du Forum économique de Davos, impose une nouvelle réalité géo-économique : d’ici 2050, un quart de l’humanité sera africain. Cette projection démographique, souvent perçue comme un défi, est aujourd’hui revendiquée par les dirigeants du continent comme un atout stratégique majeur. Le panel « Africa’s Job Engine » a servi de tribune pour un plaidoyer sans équivoque en faveur d’un changement de paradigme radical : transformer cette pression démographique, notamment celle d’une jeunesse massive, en une capacité productive et économique structurante. Cette dynamique ouvre, dans un contexte de reconfiguration mondiale, une fenêtre d’opportunité unique pour l’Union européenne en quête de diversification et de résilience.
Le cœur du débat a pivoté autour de la nécessaire convergence entre la croissance de la population et la création d’emplois. Le décalage actuel alimente une précarité structurelle, mais les interventions du ministre nigérian des Affaires étrangères, Yusuf Maitama Tuggar, et de son homologue éthiopien des Finances, Ahmed Shide, ont esquissé la feuille de route des réformes économiques indispensables. Il ne s’agit plus d’attendre l’aide au développement, mais de mettre en œuvre des politiques macroéconomiques et industrielles courageuses, tournées vers l’absorption des millions de jeunes arrivant chaque année sur le marché du travail.
Ahmed Shide a détaillé le « programme de réforme économique maison » de l’Éthiopie, conçu pour accueillir 1,8 million de nouveaux actifs annuellement. L’approche repose sur un triptyque pragmatique : les chaînes de valeur agroalimentaires, l’industrie légère et les services. L’exemple des parcs industriels, ayant généré plus de 90 000 emplois en 2022 (dont 87% occupés par des femmes), démontre la capacité d’attraction des investissements privés. Cependant, le ministre a reconnu des freins majeurs, pointant du doigt le coût prohibitif de la logistique et le déficit énergétique chronique. Malgré ces contraintes, l’offre éthiopienne se positionne comme une alternative crédible de « nearshoring » pour une Europe souhaitant raccourcir ses chaînes d’approvisionnement. Shide a ainsi appelé à une coordination régionale des chaînes de valeur, plutôt qu’à des approches firme par firme.
De son côté, le Nigeria mène une « course contre la montre », selon les mots de Yusuf Maitama Tuggar, avec seulement 3 millions d’emplois créés face à une douzaine de millions de jeunes en attente. Le gouvernement a engagé un assainissement brutal du cadre macroéconomique, incluant la suppression des subventions aux carburants et la stabilisation de la monnaie, des mesures ayant restauré la disponibilité des devises étrangères. Le ministre a particulièrement insisté sur l’importance des cadres légaux prévisibles, citant la loi sur l’électricité qui a libéralisé le secteur pour attirer les investisseurs privés. L’ambition affichée est de faire du Nigeria un hub mondial pour l’externalisation des processus métier (BPO) et les services informatiques, s’appuyant sur des initiatives comme la création d’une société nationale de garantie de crédit pour soutenir l’entrepreneuriat local.
Cette mutation dépasse le seul cadre industriel. La transformation numérique émerge comme le dénominateur commun et le principal accélérateur de cette nouvelle dynamique continentale. Angela Oduor Lungati, directrice exécutive d’Ushahidi, a rappelé que l’enjeu est avant tout inclusif : « Un numérique inclusif doit connecter les talents, les PME et les territoires aux marchés et au capital, plutôt que de réduire la transformation à une simple métrique du PIB ». Cette vision d’un développement partagé et durable représente une opportunité majeure pour l’Union européenne.
Le contexte géopolitique actuel, marqué par l’imprévisibilité des États-Unis et les difficultés à tisser de nouvelles alliances solides avec l’Amérique latine ou l’Asie, renforce l’attrait stratégique du partenariat avec l’Afrique. Le continent combine en effet proximité géographique, complémentarités linguistiques et des marchés de consommation en pleine expansion. Pour l’Europe, intégrer activement cette transition via des partenariats d’infrastructures, des programmes de formation à grande échelle et des accords de facilitation des échanges n’est plus une simple question de coopération. Cela doit être perçu comme un investissement stratégique direct dans sa propre résilience économique et sa diversification géopolitique. La question qui se pose désormais est la suivante : l’Union européenne saura-t-elle saisir cette chance historique et s’engager à parité avec un continent en plein devenir, alors que d’autres puissances comme la Chine ou la Turquie ont déjà marqué des points décisifs ? La fenêtre d’opportunité, bien qu’ouverte, ne restera pas indéfiniment accessible.
Article Ecrit par Amissi G
Source: mediacongo.net
