Dans le paysage diplomatique complexe de la région des Grands Lacs, une rencontre à Lomé pourrait-elle signifier un recentrage stratégique des efforts de paix ? En marge d’une réunion internationale sur la consolidation du processus de paix en République démocratique du Congo, l’entretien entre la cheffe par intérim de la MONUSCO, Viviane Van de Perre, et le président togolais Faure Gnassingbé, médiateur désigné par l’Union africaine, envoie un signal politique fort. Cette démarche, présentée comme une simple coordination, révèle en réalité les tensions sous-jacentes dans l’architecture de la médiation paix RDC, où chaque acteur cherche à affirmer son leadership sur un dossier brûlant.
L’analyse des déclarations officielles laisse entrevoir une volonté de l’ONU de consolider un pilier unique de médiation. En saluant publiquement les efforts du Faure Gnassingbé médiateur, Viviane Van de Perre ne fait pas qu’un geste de courtoisie diplomatique. Elle opère un alignement tactique, suggérant que la MONUSCO Togo voit dans l’initiative de l’UA, portée par Lomé, le canal privilégié pour une sortie de crise. Cette position n’est pas neutre ; elle marginalise de facto d’autres initiatives parallèles et place le président togolais en position de force dans les négociations à venir entre Kinshasa et Kigali. Le jeu est subtil, mais les enjeux sont colossaux.
La résolution 2808 du Conseil de sécurité, prolongeant le mandat de la MONUSCO, fournit le cadre légal de ce rapprochement. En visant à inscrire la mission onusienne « en première ligne dans le soutien aux efforts de paix » de l’Union africaine, le texte, porté par la France, consacre une approche intégrée. Mais cette « réponse coordonnée et efficace » tant vantée est-elle réellement nouvelle, ou représente-t-elle simplement la consécration formelle d’un processus dont Lomé s’était déjà érigé en chef d’orchestre ? La crise Grands Lacs, avec ses ramifications multiples, a souvent pâti de la multiplicité des facilitateurs. La volonté affichée d’« unir » le processus de médiation répond à une critique récurrente.
Cependant, cet apparent consensus masque-t-il des divergences de fond ? Le soutien « plein et entier » de la MONUSCO aux efforts du président Gnassingbé sonne comme un blanc-seing. Mais derrière les mots, la réalité des moyens et du calendrier reste floue. La communauté internationale, à travers cette rencontre, parie sur la médiation paix RDC menée par le Togo pour canaliser les dynamiques conflictuelles. Un pari risqué, car il place une grande partie de l’espoir de pacification sur les épaules d’un seul acteur étatique, dont les capacités de pression sur toutes les parties en présence, notamment le Rwanda, restent à démontrer dans la durée.
La Présidence togolaise y voit, quant à elle, une « nouvelle confirmation de l’adhésion des Nations unies » à sa diplomatie. Cette lecture est significative : elle transforme un dialogue de coordination en un label de légitimité internationale. Pour Faure Gnassingbé, cette reconnaissance est un capital politique précieux, tant sur la scène africaine qu’internationale. Elle renforce son statut de médiateur incontournable, consolidant ainsi l’influence du Togo dans les affaires sécuritaires du continent. La visite de Viviane Van de Perre à Lomé dépasse donc le cadre protocolaire ; elle est un acte de politique étrangère à haute valeur symbolique.
À l’heure où la MONUSCO prépare sa transition et son retrait à terme, son alignment sur la feuille de route de l’UA pilotée par le Togo apparaît comme une stratégie de sécurisation de l’après-Mission. Il s’agit d’assurer la pérennité des mécanismes de dialogue avant le départ des Casques bleus. Mais cette volonté d’harmonisation se heurtera inévitablement aux réalités du terrain, à la complexité des griefs historiques et à la volatilité des alliances militaires dans l’Est congolais. Le président Gnassingbé joue gros avec cette médiation, dont l’échec pourrait non seulement fragiliser la crédibilité de l’Union africaine mais aussi laisser la région dans un vide sécuritaire encore plus prononcé.
En définitive, cette rencontre Lomé acte moins une révolution diplomatique qu’une formalisation nécessaire. Elle clarifie la chaîne de commandement politique des efforts de paix, avec le Togo en chef de file désigné et la MONUSCO en soutien opérationnel et logistique. La prochaine étape, et la plus périlleuse, consistera à traduire cette coordination de haut niveau en actions concrètes capables de freiner l’engrenage de la violence et d’imposer un dialogue sincère. Les déclarations de soutien doivent maintenant se muer en pressions tangibles et en calendrier contraignant. La population de la RDC, qui « souffre » selon les mots mêmes de la cheffe de la MONUSCO, attend plus que des rendez-vous au palais présidentiel ; elle attend des résultats.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
