Le soleil de l’après-midi tape dur sur le quartier Bas-Congo, dans la commune de Mulekera à Beni. Desange Masika range soigneusement ses cahiers de cours. Il est 14 heures, l’heure de la transition. La salle de classe du « Complexe scolaire de Mérite » cède la place à un modeste étal de fortune. Sur une table recouverte d’un pagne coloré, des pains de chikwangue, cette pâte de manioc fermentée, sont alignés avec soin. « Il ne faut pas avoir honte », murmure-t-elle en s’activant, son regard à la fois fatigué et déterminé traversant la foule des passants. Cette phrase, elle la répète comme un mantra, une conviction née dans la douleur de l’exil. Comment une femme, arrachée à sa terre par la violence, parvient-elle à reconstruire non seulement sa vie, mais aussi à devenir un pilier pour sa communauté ?
Originaire de Mambelenga en Ituri, la vie de Desange a basculé en 2022 sous les assauts des Allied Democratic Forces (ADF). Comme des milliers d’autres femmes déplacées Ituri, elle a tout perdu en fuyant pour sauver sa vie et celle de ses quatre enfants. L’arrivée à Beni, terre d’accueil mais aussi d’incertitude, aurait pu la condamner à la dépendance perpétuelle. « J’étais sans ressources, mais j’avais ma formation. J’ai terminé mes études en 2020. Je me suis dit que je pouvais chercher un emploi dans l’enseignement », raconte-t-elle, la voix empreinte d’une résilience qui force le respect. Refusant de s’installer dans le statut de victime, elle a saisi la seule arme à sa disposition : son courage.
Aujourd’hui, son quotidien est une partition rigoureusement orchestrée. Le matin, elle est Madame Desange, l’enseignante passionnée qui façonne les jeunes esprits. L’après-midi, après la préparation méticuleuse de ses leçons, elle devient commerçante, maîtrisant les subtilités du commerce de chikwangue. Cette double vie n’est pas un choix, mais une nécessité vitale pour subvenir aux besoins de sa famille. Les revenus combinés de ces deux activités paient la nourriture, les uniformes scolaires, les soins médicaux. Chaque pain de chikwangue vendu, chaque leçon assimilée par un élève, est une brique posée dans l’édifice fragile de sa nouvelle vie. Son histoire soulève une question cruciale : jusqu’où doivent aller les femmes pour assurer la survie de leurs familles dans un contexte post-conflit ?
Son message, lancé publiquement sur les ondes de Radio Okapi, est un appel clair à l’action collective. Elle encourage avec ferveur les femmes de sa catégorie sociale à s’adonner aux activités génératrices de revenus. « Il faut que ces femmes essayent de fabriquer le chikwangue comme moi », insiste-t-elle. Pour elle, le travail est bien plus qu’un moyen de subsistance ; c’est un acte de résistance, un restaurateur de dignité. Dans une région où l’aide humanitaire, bien que vitale, reste souvent intermittente et insuffisante, l’autonomisation féminine Beni apparaît comme la seule voie durable vers une stabilité retrouvée. Le parcours de Desange démontre que même les métiers jugés modestes peuvent devenir des leviers puissants d’émancipation.
Pourtant, derrière cette success story individuelle se cache une réalité collective bien plus âpre. Des milliers de familles tentent, comme la sienne, de se reconstruire dans l’Est de la RDC. Le chemin de la reconstruction post-conflit Est RDC est semé d’embûches : accès limité au crédit, insécurité latente, pression sociale et fatigue psychologique. L’exemple de Desange met en lumière le potentiel immense, mais encore trop peu exploité, des déplacées. Ces femmes, bien souvent chefs de famille, portent sur leurs épaules le poids de la survie quotidienne et les espoirs de renaissance d’une région meurtrie. Leur capacité à entreprendre, si elle était soutenue par des programmes adaptés, pourrait catalyser une vraie transformation économique locale.
Que nous apprend le combat quotidien de Desange Masika ? Il révèle d’abord une vérité simple : la dignité se gagne par l’effort et la persévérance. Ensuite, il expose les failles d’un système où les femmes déplacées doivent se débrouiller seules face à des défis monumentaux. Enfin, il offre un modèle. Sa petite échoppe de chikwangue est plus qu’un point de vente ; c’est un symbole d’espoir, un lieu où se tisse, patiemment, la trame d’une nouvelle société. La reconstruction post-conflit Est RDC passera nécessairement par la valorisation et le soutien à ces micro-initiatives portées par des femmes extraordinairement ordinaires. Leur résilience est le socle sur lequel l’avenir de la région pourra se construire, loin des cycles de violence et de dépendance.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
