Imaginez un enfant qui, à dix ans, ne peut pas prouver qu’il est Congolais. Qui ne possède ni acte de naissance, ni papier d’identité. À qui l’État ne reconnaît même pas l’existence. Cette réalité cauchemardesque est le quotidien de milliers de familles de la chefferie des Bashu, dans le territoire de Beni, au Nord-Kivu. Selon les chiffres alarmants révélés par la société civile locale, ce sont au moins 15 000 enfants qui grandissent ainsi, sans le moindre document officiel. Une génération entière risquant de devenir des fantômes administratifs, privée de son droit à la nationalité congolaise.
Le cri d’alarme est lancé par Maombi Kahongya, président de la société civile forces vives de la chefferie Bashu Beni. Sa voix tremble d’indignation lorsqu’il décrit une situation qui dure depuis trois longues années. « La société civile lance un cri d’alarme au gouvernement congolais et à ses partenaires afin qu’ils fassent le nécessaire pour acheminer les registres de naissance dans la chefferie des Bashu. Cette situation est dramatique, car elle prive nos enfants de leur droit fondamental », insiste-t-il. Comment, en effet, envisager l’avenir lorsque l’on naît sans trace légale ?
Le problème est simple dans son énoncé, mais terriblement complexe dans ses conséquences : la chefferie est tout simplement dépourvue de registres officiels où enregistrer les naissances. Sans ces précieux carnets, aucun acte de naissance ne peut être délivré. Pourtant, comme le souligne amèrement l’activiste, les entités voisines disposent de stocks de ces registres. Pourquoi la chefferie Bashu Beni serait-elle laissée pour compte ? Une question qui résonne comme un affront pour les communautés locales, déjà éprouvées par les défis sécuritaires de la région.
Contacté par nos soins, l’administrateur adjoint du territoire de Beni, le colonel Marcel Shalunga, ne nie pas la réalité. Il confirme que cette pénurie de registres de naissance Nord-Kivu touche plusieurs entités. La raison avancée ? Des difficultés logistiques liées au transport des documents depuis la capitale, Kinshasa, vers les zones reculées. « Il y a des difficultés liées au transport, mais nous travaillons à la régularisation », tente de rassurer l’autorité administrative. Mais pour les parents inquiets, les assurances se font attendre, et le temps presse.
Car derrière chaque chiffre se cache un destin brisé. Sans actes de naissance, un enfant ne peut pas s’inscrire à l’école officiellement, passer des examens d’État, ou accéder aux soins de santé dans des conditions normales. À l’adolescence, il ne pourra pas obtenir une carte d’identité. Devenu adulte, il lui sera impossible d’ouvrir un compte bancaire, de voter, de posséder une terre, ou de voyager. Comment une nation peut-elle construire son avenir en ignorant délibérément une partie de sa jeunesse ? La question est brûlante d’actualité dans une région où la recherche de la paix et du développement passe nécessairement par l’inclusion de tous.
La situation des enfants sans papiers RDC, particulièrement dans cette zone, n’est pas une simple anecdote administrative. C’est une faille béante dans le contrat social. Elle crée une vulnérabilité extrême, exposant ces mineurs à tous les risques : traite, exploitation, ou recrutement par des groupes armés. Dans un contexte où la stabilité est fragile, laisser 15 000 jeunes sans identité légale revient à semer les graines de futures crises sociales. Est-ce là l’avenir que nous voulons pour le Nord-Kivu ?
L’appel de la société civile est donc un appel à l’humanité et à la responsabilité de l’État. Il ne s’agit pas seulement d’acheminer des carnets, mais de réaffirmer que chaque enfant congolais compte. Les registres de naissance doivent devenir une priorité tangible. Le gouvernement et ses partenaires techniques peuvent-ils se permettre d’ignorer plus longtemps ce drame silencieux ? La réponse engage l’avenir de toute une province, et au-delà, de la République tout entière. Garantir le droit à la nationalité congolaise n’est pas une faveur, c’est une obligation constitutionnelle. Le temps des discours est révolu ; place maintenant à l’action concrète pour redonner un visage et un droit à ces milliers d’enfants oubliés des Bashu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
