Le silence est lourd, ce mardi à Butembo. Une chape de plomb est tombée sur la principale plaque commerciale du Nord-Kivu. Des rues désertes, des rideaux de fer baissés, des écoles vides. Un calme anormal, coupé seulement par les volutes de fumée noire s’élevant de pneus en feu. Les citoyens de Butembo, exaspérés, ont fermé leur ville. Pourquoi une telle mobilisation ? Leur réponse est unanime et glaçante : ils n’en peuvent plus de vivre dans la peur. Cette journée sans activités Butembo est un cri d’alarme adressé aux autorités, face à une insécurité qui a pris des proportions insoutenables.
« On vit avec une arme pointée sur la tempe, chaque jour, chaque nuit », lâche un habitant du quartier Furu, où les premières tensions ont éclaté dès l’aube. Les barricades érigées sur les artères principales ne sont pas que des amas de pierres et de débris. Elles sont le symbole physique du blocus que la population impose à la vie normale, pour protester contre l’abnormalité de leur quotidien. Sur le boulevard Président de la République, le cœur économique de la ville, la paralysie est totale. Les banques, en état de siège, ne laissent entrevoir qu’une lueur d’activité par des portes entrouvertes. Dans les quartiers, des groupes se forment, non pour manifester bruyamment, mais pour discuter, échanger, dans une ambiance de veillée funèbre. Que reste-t-il de la sécurité lorsque la frontière entre les protecteurs et les prédateurs s’efface ?
Cette ville morte Butembo est loin d’être un acte de résistance spontané. Elle est le fruit d’une colère mûrie, cristallisée par des drames récurrents. L’appel a été lancé par la synergie des mouvements citoyens, et leur porte-parole, Jean-Pierre Kasma de LUCHA, dresse un réquisitoire implacable. Les revendications sont claires, précises, et pointent du doigt ceux que les habitants jugent défaillants : le départ du maire, le relèvement du commandant de police, et surtout, l’épineux dossier des wazalendo Butembo. « La circulation des armes est devenue incontrôlable », affirme Kasma. Un constat qui résonne comme un aveu d’échec pour les forces de l’ordre. Comment distinguer un milicien d’un bandit, lorsque tous deux errent, armés, dans les mêmes ruelles ?
Le timing de cette journée sans activités Butembo est lourd de sens. Elle survient dans le sillage sanglant de l’assassinat, la semaine dernière, de deux civils et d’un policier par arme à feu. Des crimes qui ont mis la ville en émoi et révélé au grand jour la porosité de la sécurité. Les habitants ne se sentent plus protégés ni par la police, dont ils réclament la tête du commandant, ni par les groupes d’autodéfense, les wazalendo, dont ils exigent maintenant le retrait pur et simple de la cité. La décision du gouverneur militaire d’interdire à ces miliciens de circuler armés dans l’agglomération est perçue comme une demi-mesure, un pansement sur une jambe de bois. Tant que ces hommes ne seront pas désarmés et cantonnés hors des zones urbaines, la psychose demeurera.
Au-delà des revendications immédiates, que révèle cette paralysie volontaire ? Elle met en lumière une fracture profonde entre une population en quête de paix et des autorités perçues comme lointaines, inefficaces, voire complices par leur inaction. Les manifestations Butembo, sous cette forme de grève générale silencieuse, sont un signal politique d’une rare intensité. La société civile organise, structure sa colère et passe à l’action pacifique, mais déterminée. Elle ne se contente plus de dénoncer l’insécurité Nord-Kivu ; elle en fait le moteur d’une mobilisation collective qui frappe là où ça fait mal : l’économie.
En périphérie, à Rughenda ou Katwa, la vie tente de suivre son cours, mais au ralenti, comme honteuse de ne pas s’être totalement arrêtée. Cette nuance montre que l’appel a été largement suivi, mais qu’une frange de la population, probablement la plus vulnérable, ne peut se permettre de perdre une journée de revenus, même au nom de sa propre sécurité. Une contradiction poignante qui illustre la précarité dans laquelle baigne cette crise.
La balle est désormais dans le camp des autorités de Kinshasa et de Goma. Les citoyens de Butembo, par leur ville morte, leur ont adressé un ultimatum en bonne et due forme. Vont-ils enfin être entendus ? Ou bien cette journée historique ne sera-t-elle qu’un simple point d’orgue dans la longue litanie des souffrances de l’Est congolais ? L’enjeu dépasse largement le changement de quelques responsables locaux. Il touche à la capacité de l’État à rétablir son monopole de la violence légitime, à protéger ses citoyens, et à restaurer une confiance aujourd’hui réduite en cendres, comme les pneus qui brûlent aux carrefours de Butembo. Le silence de ce mardi crie plus fort que tous les slogans.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
