Le bureau de l’Assemblée nationale vient de brandir un interdit qui résonne comme un coup de semonce dans l’espace public congolais. Par un communiqué daté de ce lundi 12 janvier, l’institution législative a proscrit de manière absolue toute forme de manifestation ou de rassemblement aux abords du Palais du Peuple. Cette décision de l’Assemblée nationale Congo, présentée comme une mesure de préservation du caractère sacré de l’institution, soulève immédiatement une série de questions sur l’équilibre entre sécurité républicaine et exercice des libertés fondamentales dans une démocratie vivante.
Le communiqué, dont une copie a pu être consultée, justifie cette interdiction de manifestations par la nécessité impérieuse de garantir le « caractère institutionnel » du lieu et d’assurer un climat de sérénité pour le travail des députés. Le Palais du Peuple, haut lieu du débat démocratique selon la formule consacrée, se muerait-il en une forteresse inaccessible à la vox populi ? Les autorités parlementaires arguent vouloir prévenir toute perturbation susceptible d’entraver le fonctionnement régulier des organes législatifs. Une justification qui, sous couvert de pragmatisme administratif, interroge sur la perception qu’ont les élus de leur propre lien avec la nation qu’ils sont censés représenter.
Cette mesure politique en RDC n’est pas anodine. Elle survient dans un contexte politique toujours marqué par des tensions et des attentes populaires fortes. En appelant les citoyens, les organisations politiques et sociales à faire preuve de « civisme et de responsabilité », le bureau de l’Assemblée opère un glissement sémantique subtil. Le civisme se définit-il désormais par la soumission silencieuse à une injonction venue d’en haut, ou par la participation, parfois bruyante mais essentielle, à la vie de la Cité ? L’appel au respect de la règle est assorti d’une menace claire : toute infraction exposera ses auteurs à des sanctions prévues par les lois en vigueur. Le ton est donc sans équivoque.
Analysons les implications sous-jacentes. Une telle interdiction de rassemblement à Kinshasa autour du siège du pouvoir législatif ne vise-t-elle pas, in fine, à isoler les représentants de la nation des remous et des passions de la rue ? En cherchant à « garantir un climat de sérénité », ne risque-t-on pas d’instituer une sérénité de convenance, une bulle coupée des réalités sociales souvent âpres que vivent les Congolais au quotidien ? Le débat démocratique gagne-t-il en qualité lorsqu’il est protégé du murmure, voire du cri, de ceux dont il est censé traduire les aspirations ?
La stratégie du bureau de l’Assemblée nationale joue sur deux tableaux. D’un côté, elle affiche une volonté de normalisation et de professionnalisation du travail parlementaire, à l’abri des pressions immédiates. De l’autre, elle consacre une forme de mise à distance symbolique et physique de la souveraineté populaire de son expression la plus directe. Cette volonté de sanctuariser l’espace législatif peut être interprétée comme une méfiance à l’égard de la capacité des institutions à digérer la contestation sans se déstabiliser. Une méfiance qui en dit long sur la fragilité perçue du système.
Quels seront les prochains enjeux ? La mise en application stricte de cette décision sera un premier test. Comment les forces politiques d’opposition et la société civile, habituées à utiliser l’espace public pour se faire entendre, vont-elles réagir à cette limitation de leur champ d’action symbolique ? Assistera-t-on à un déplacement des mobilisations vers d’autres places, ou à une judiciarisation des conflits autour du droit de manifester ? La décision de l’Assemblée nationale pourrait aussi, paradoxalement, attiser les frustrations et radicaliser les modes d’expression, poussant la contestation dans des formes moins contrôlables.
En conclusion, cette interdiction pose une question fondamentale pour l’avenir de la démocratie congolaise : peut-on construire une légitimité parlementaire forte en érigeant des murs, fut-ils immatériels, entre les élus et les électeurs ? Le Palais du Peuple, par cette décision, prend le risque de paraître moins un « palais du peuple » qu’un bunker de la représentation. L’équilibre entre ordre nécessaire et liberté indispensable reste, plus que jamais, la ligne de crête sur laquelle évolue le pays. La sérénité, si elle est gagnée au prix du silence contraint, pourrait bien n’être que le prélude à des tempêtes bien plus redoutables.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
