Dans le cadre d’une nouvelle tentative de désamorcer la crise persistante dans l’est de la République démocratique du Congo, les ministres de la Défense des États membres de la Conférence Internationale pour la Région des Grands Lacs (CIRGL) se sont retrouvés à Livingstone, en Zambie, ce samedi 10 janvier. Cette réunion, hautement symbolique, visait à forger des orientations politiques « claires » pour une désescalade, alors que la région des Grands Lacs semble engluée dans un cycle de dialogues stériles et de violences renouvelées. La présence conjointe des ministres rwandais et congolais, Juvénal Marizamunda et Guy Kabombo Muadiamvita, ainsi que de l’envoyé spécial de l’ONU, Huang Xia, illustrait à la fois l’urgence de la situation et les limites des mécanismes diplomatiques actuels.
Le sommet de Livingstone intervient dans un contexte où la sécurité régionale Afrique est plus que jamais mise à mal. Malgré la signature médiatisée de l’Accord de Washington et son entérinement par les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, le terrain, lui, reste le théâtre d’atrocités. La prise récente d’Uvira par les rebelles de l’AFC/M23, soutenus selon Kinshasa par Kigali, a provoqué des déplacements massifs de populations, venant cruellement rappeler l’écart abyssal entre les signatures protocolaires et la réalité des combats. Comment expliquer cette inertie alors que les processus de paix se multiplient ? La récurrence de ces réunions de la CIRGL réunion défense ne trahit-elle pas un aveu d’impuissance face à la complexité du conflit Est RDC Rwanda ?
Les travaux des ministres étaient précédés par ceux des experts et des chefs d’état-major, chargés d’évaluer les principaux défis. Au cœur des discussions : le Mécanisme conjoint élargi de vérification, un outil régional censé surveiller les incidents sécuritaires. Or, ce mécanisme, pilier du Protocole de la CIRGL sur la non-agression, peine à fonctionner, ses réunions étant irrégulières et ses rapports rares. Cette défaillance technique est symptomatique d’un malaise plus profond : l’absence de volonté politique ferme pour imposer le respect des engagements. Les chefs d’état-major ont été priés de formuler des recommandations, un exercice devenu rituel dont les conclusions peinent à transcender le papier.
Le discours officiel, lui, continue de prôner l’unité et la solidarité régionale. Le Secrétaire Permanent du ministère zambien de la Défense, M. Maambo Haamaundu, a réitéré l’engagement de son pays à « œuvrer sans relâche pour la paix en RDC ». « Nous croyons que la sécurité d’un État membre est indissociable de la sécurité de tous », a-t-il affirmé, dans une déclaration qui sonne comme un leitmotiv dans les couloirs de la diplomatie Grands Lacs. Le Secrétaire exécutif de la CIRGL, Dr. Mubita Luwabelwa, a pour sa part exprimé une « profonde préoccupation » face à la détérioration humanitaire, pointant du doigt l’échec du processus de Washington à enrayer les hostilités.
Cette situation crée un paradoxe saisissant : alors que la communauté internationale, via les États-Unis et l’ONU, tente d’imposer un cadre de sortie de crise, les acteurs régionaux semblent condamnés à gérer les conséquences d’un feu qu’ils n’arrivent pas à éteindre. Les discussions de Doha, censées compléter Washington en traitant des causes profondes du conflit comme la restauration de l’autorité de l’État, sont au point mort. Cette paralysie multilatérale offre un boulevard aux groupes armés et entretient un climat de défiance toxique entre Kinshasa et Kigali, qui continuent de s’accuser mutuellement de mauvaise foi.
Que peut-on alors réellement attendre de la réunion de Livingstone ? La production d’orientations « claires » sera-t-elle suffisante pour infléchir la dynamique sur le terrain, ou s’agira-t-il simplement d’une nouvelle déclaration de bonnes intentions vouée à rejoindre les archives des sommets infructueux ? La crédibilité même de la CIRGL, et plus largement de l’architecture de sécurité régionale, est en jeu. Les populations de l’est de la RDC, prises en étau entre les rebellions, les armées régulières et les milices, attendent des actes concrets, non des recommencements perpétuels de cycles de discussions.
À l’heure où la région des Grands Lacs semble s’enliser dans une crise dont les ramifications dépassent ses frontières, la réunion des ministres de la Défense de la CIRGL apparaît comme un test crucial. Un échec à produire une feuille de route opérationnelle et contraignante ne ferait que confirmer la suspicion d’une diplomatie de façade, incapable de contraindre les parties à respecter leurs engagements. Le prochain enjeu sera donc de transformer ces orientations politiques en mécanismes de vérification robustes et en pression efficace sur les belligérants. L’alternative serait de valider un statu quo intenable, où les sommets se succèdent tandis que la guerre, elle, ne connaît pas de trêve.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
