Par un geste présidentiel solennel, lu sur les ondes de la RTNC en cette fin d’année 2025, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo a entrepris de refondre le calendrier mémoriel de la République Démocratique du Congo. L’instauration d’une journée unique, chômée et payée, destinée à célébrer l’ensemble des héros nationaux RDC, se présente comme une tentative audacieuse d’unifier un panthéon historique souvent fragmenté. Mais derrière cette volonté affichée de renforcer le « devoir de mémoire » se cachent des enjeux de cohésion nationale et, peut-être, une habile manœuvre de réappropriation symbolique du récit patriotique par le pouvoir en place.
L’ordonnance présidentielle, instrument privilégié de cette réforme, permet une mise en œuvre rapide, contournant les lenteurs parlementaires. Le chef de l’État joue gros en centralisant ainsi la gestion de la mémoire collective. En effet, la création concomitante de l’Ordre des Héros nationaux institutionnalise un système de reconnaissance sous l’égide directe de la présidence. Ce nouvel ordre, destiné à honorer les actes héroïques et services exceptionnels, place le magistrat suprême en arbitre ultime du mérite national. Ne risque-t-on pas de voir les critères de sélection fluctuer au gré des alliances politiques et des nécessités du moment ?
La mesure phare, cette journée chômée payée sur tout le territoire, répond à une attente sociale de reconnaissance. Elle offre un temps de respiration collective dédié au souvenir. Cependant, son efficacité symbolique dépendra entièrement de la date choisie et de sa capacité à fédérer au-delà des clivages régionaux et générationnels. Félix Tshisekedi devra-t-il opter pour une date neutre ou s’approprier un jour déjà chargé d’histoire ? Le choix sera lourd de sens et révélera la vision du roman national que souhaite promouvoir l’exécutif.
Parmi les aspects les plus concrets du dispositif, le soutien aux familles des héros marque une avancée notable. L’allocation forfaitaire pour le conjoint survivant ou, à défaut, les enfants, traduit une volonté de solidarité nationale tangible. Néanmoins, la fixation du montant par décret du Premier ministre, après délibération en Conseil des ministres, introduit une variable politique et budgétaire. Cette aide, aussi bienvenue soit-elle, restera-t-elle un droit inaliénable ou deviendra-t-elle un instrument de clientélisme discrétionnaire ?
La confirmation du statut de héros national pour Patrice Lumumba et Laurent-Désiré Kabila était attendue et évite une polémique stérile. Elle inscrit la réforme dans une continuité historique, lui offrant une légitimité immédiate. En parallèle, la création de l’Ordre national du Léopard, récompensant les longs services civils ou militaires, élargit le spectre de la reconnaissance d’État. Cette distinction, avec ses admissions exceptionnelles par ordonnance présidentielle, constitue un puissant levier de fidélisation des élites administratives et militaires. N’est-ce pas là un outil de gouvernance aussi pragmatique que symbolique ?
Cette initiative globale, présentée comme un hommage au mérite et une consolidation de la mémoire historique, s’inscrit dans une stratégie plus vaste de construction étatique. En unifiant les commémorations, Félix Tshisekedi cherche peut-être à forger un récit national plus lisse, plus contrôlable, où la diversité des sacrifices se fond dans une célébration unique sous l’ombrelle présidentielle. Le risque est d’effacer les spécificités et les contextes de chaque lutte au profit d’une narration officielle aseptisée.
En définitive, cette réforme mémorielle lancée par décret pose une question fondamentale : la mémoire nationale se décrète-t-elle ? L’efficacité de cette journée chômée payée et de l’Ordre des Héros nationaux ne se jugera pas à l’aune des textes juridiques, mais à leur réception par la population. Sauront-elles transcender les divisions pour créer un véritable sentiment d’appartenance commune, ou resteront-elles des artefacts institutionnels, perçues comme une opération de communication d’un pouvoir en quête de légitimité historique ? La réponse se construira dans les cœurs et les esprits des Congolais, bien au-delà des salles du Conseil des ministres.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
