Par un geste qui n’est pas sans rappeler les fastes d’un autre temps, le Président de la République, Félix Tshisekedi, a promulgué, ce mercredi 31 décembre, une ordonnance lue sur les ondes de la RTNC. Cet acte présidentiel, s’appuyant sur la Loi n°25/058 adoptée par les deux chambres du Parlement, marque la recréation officielle de l’Ordre national du Léopard. Décision symbolique ou pièce maîtresse d’une stratégie plus vaste de consolidation du pouvoir et de la cohésion nationale ? La question mérite d’être posée alors que le chef de l’État réactive un pan de l’histoire institutionnelle congolaise.
Le décret présidentiel, qui traduit dans les faits la volonté du législateur, confère à ce nouvel – ou ancien – ordre la noble mission de « récompenser les services éminents rendus à la nation ». Une formulation large, qui laisse une marge d’appréciation considérable au pouvoir exécutif. L’attribution des grades, qui seront conférés par une simple ordonnance du Président de la République après un avis consultatif de la chancellerie, demeure l’apanage du chef de l’État. Si les nationaux sont les premiers destinataires de ces honneurs, la porte reste ouverte, « à titre exceptionnel », aux étrangers, esquissant ainsi un outil diplomatique potentiel.
Cette création d’un ordre national en RDC par Félix Tshisekedi n’est pourtant pas une innovation pure. Elle s’apparente davantage à une résurrection. En effet, comme le rappelle la chancellerie des ordres nationaux, l’Ordre du Léopard avait déjà vu le jour sous le régime du Maréchal Mobutu Sese Seko, par l’Ordonnance-loi n°66-329 du 24 mai 1966. Il fut décerné sans interruption jusqu’en 1997, année charnière qui sonna le glas du mobutisme avec l’avènement de l’AFDL. Le président Tshisekedi joue-t-il ici avec les symboles d’un passé politique souvent controversé, ou cherche-t-il simplement à renouer avec une tradition républicaine de récompense méritocratique ?
L’analyse de cette loi 25/058 dépasse le simple cadre protocolaire. Elle intervient dans un contexte politique où la question de la légitimité historique et de la construction d’un récit national unificateur reste brûlante. En ressuscitant un ordre créé par Mobutu, le pouvoir actuel opère un curieux syncrétisme mémoriel. D’un côté, il s’inscrit dans une certaine continuité institutionnelle, reconnaissant implicitement qu’un État, même à travers ses métamorphoses, possède une histoire dont on ne peut faire table rase. De l’autre, il tente de se réapproprier ce symbole pour le mettre au service d’une « nouvelle République » qu’il appelle de ses vœux. Le léopard, animal emblématique de la faune congolaise, devient ainsi l’enjeu d’une bataille de représentation.
La gestion des récompenses nationales en RDC a toujours été un baromètre subtil des relations de pouvoir. Qui honorer ? Pour quels services ? Sous quels auspices ? Les réponses à ces interrogations en disent long sur les priorités et les alliances du moment. En centralisant cette prérogative, l’exécutif se dote d’un instrument de reconnaissance – et potentiellement de fidélisation – d’une grande finesse. Dans un paysage politique souvent fragmenté, pouvoir distinguer les « services éminents » est aussi une manière de définir une orthodoxie, de récompenser les fidélités et d’encourager certains comportements au détriment d’autres.
Cette renaissance de l’Ordre du Léopard ne manquera pas de susciter des réactions contrastées. Les uns y verront une nécessaire revitalisation des institutions honorifiques, un outil moderne de gestion du mérite et de la fierté nationale. Les autres décèleront, dans ce retour d’un symbole mobutiste, une ambiguïté troublante, voire une forme de réhabilitation feutrée d’éléments d’un passé que la nation a pourtant tenté de dépasser. Le véritable test résidera dans les premières promotions. La composition de la liste des récipiendaires sera scrutée à la loupe : reflétera-t-elle un élan pluraliste et méritocratique, ou sera-t-elle perçue comme une distribution d’honneurs au cercle des proches du pouvoir ?
En promulguant cette ordonnance, le président Tshisekedi place un nouveau jalon dans l’édification de son héritage présidentiel. Il relance, par ce biais, le débat sur la manière dont la RDC gère sa mémoire et ses symboles d’État. L’Ordre national du Léopard n’est pas qu’un simple ruban ou une médaille. Il est un récit en puissance, un outil de cohésion ou de division, un marqueur politique. Son succès ou son échec à incarner une distinction honorifique consensuelle et respectée dépendra entièrement de la sagesse et de la transparence avec laquelle il sera administré. À défaut, il risque de n’être perçu que comme un accessoire anachronique, voire comme un clin d’œil problématique à une époque révolue. La balle est désormais dans le camp de la chancellerie et, in fine, du Président de la République lui-même.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
