Dans le paysage politique congolais, une fracture se dessine entre les stratégies diplomatiques internationales et les exigences d’une résolution endogène de la crise. Le président Félix Tshisekedi, accusé par certains de privilégier les arènes étrangères comme Washington et Doha, se trouve désormais sous le feu des critiques d’une opposition déterminée à ramener le débat sur le sol national. La non-convocation d’un dialogue national inclusif devient l’épicentre d’une bataille politique dont les répliques pourraient fragiliser la cohésion déjà précaire du pays.
Martin Fayulu, figure emblématique de l’opposition et président de l’ECiDé, a choisi le dernier jour de l’année 2025 pour lancer un avertissement sans équivoque. Dans un message à la nation, il a fustigé ce qu’il perçoit comme une fuite en avant du pouvoir. Selon lui, les processus de Washington et de Doha, bien que formellement actés, ne sauraient constituer une panacée. « Rien ne changera sans le peuple », a-t-il martelé, posant une question rhétorique qui résonne dans les couloirs du pouvoir : les solutions imposées de l’extérieur peuvent-elles véritablement guérir les maux nés d’un « hold-up électoral » originel, celui de 2018 ?
L’analyse de la posture de Fayulu révèle une stratégie politique calculée. En brandissant l’étendard du dialogue national inclusif RDC, l’opposant ne se contente pas de contester une méthode ; il remet en cause la légitimité même d’un exécutif qu’il estime illégitime. Son discours, habilement construit, replace la souveraineté populaire au cœur du débat, opposant une vision « congolaise » de la résolution de crise aux pourparlers technocratiques menés à l’étranger. Cette position trouve un écho certain auprès d’une frange de l’opinion lassée par l’internationalisation chronique des problèmes du pays.
Sur le front diplomatique, le constat est sans appel. Le processus Washington Doha, malgré l’onction spectaculaire d’un Donald Trump, montre ses limites. Si Washington a abouti à une signature, elle peine à se traduire en paix tangible à l’Est. Doha, quant à lui, est dans l’impasse, incapable de débloquer les dossiers sensibles de la restauration de l’autorité de l’État et de la réintégration des combattants. Ces initiatives, louables en apparence, servent-elles de paravent à l’inaction sur le front domestique ? La crise politique Congo se nourrit de ce dualisme stérile entre diplomatie et dialogue interne.
L’appel de Fayulu à la communauté internationale, exigeant l’application de la résolution 2773 de l’ONU et une condamnation du Rwanda, est un autre front dans cette bataille narrative. En clamant que « le Congo exige la justice, non la charité », il tente de récupérer le discours patriotique et de pointer du doigt ce qu’il présente comme la complaisance du régime actuel. Cette manœuvre place Félix Tshisekedi opposition dans une position délicate, obligé de justifier son bilan sécuritaire tout en repoussant les accusations de faiblesse.
Le cœur de cible de ce plaidoyer reste cependant la jeunesse congolaise. Le leader de l’ECiDé, en convoquant ses propres souvenirs de lutte en 1992 pour la Conférence nationale souveraine, cherche à établir un parallèle historique puissant. Son message est un appel à l’insurrection civique : « Lève-toi, prends ta place dans l’histoire ». Cette rhétorique générationnelle et mobilisatrice vise à construire une base de pression populaire que le pouvoir ne pourrait ignorer. Mais cette jeunesse, diverse et souvent désabusée, se laissera-t-elle entraîner dans un nouvel engagement politique sous cette bannière ?
Le véritable enjeu, au-delà des déclarations, réside dans la capacité de la classe politique à transcender les clivages personnels. Le dialogue national inclusif prôné par Fayulu et soutenu par des institutions religieuses comme la CENCO et l’ECC, peut-il émerger sans être perçu comme un simple instrument de déstabilisation du pouvoir en place ? À l’inverse, le refus persistant de l’organiser ne risquerait-il pas de donner raison à ceux qui dénoncent un verrouillage autoritaire du jeu politique ?
La suite dépendra d’un calcul de risques. Félix Tshisekedi joue gros en misant sur la lenteur des processus internationaux pour gérer le temps politique. Martin Fayulu, de son côté, mise sur l’essoufflement de cette stratégie et sur la montée d’une frustration populaire qu’il espère canaliser. La crise politique en RDC est entrée dans une phase où les mots pèsent aussi lourd que les armes. Le prochain acte ne se jouera peut-être ni à Washington ni à Doha, mais dans la capacité de Kinshasa à entendre les appels, de plus en plus pressants, à une conversation nationale qui ne peut plus être indéfiniment reportée.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
