Comment un pays portant les stigmates d’un passé douloureux peut-il enseigner l’histoire à sa jeunesse sans raviver les plaies ? C’est la question centrale que s’est posée le ministère de l’Éducation nationale lors d’un atelier inédit, samedi 16 mai à Kinshasa. À l’issue de ces travaux, les bases d’une intégration du narratif GENOCOST dans les programmes scolaires de la RDC ont été officiellement posées. Une décision forte qui marque un tournant dans la réforme éducative en cours.
L’atelier, qui a rassemblé des inspecteurs venus de plusieurs provinces, visait à outiller ces acteurs clés, considérés comme le principal relais pédagogique sur le terrain. Le message est clair : le GENOCOST ne sera pas un simple chapitre de cours, mais une matière transversale qui infusera plusieurs disciplines. « Nous faisons le travail d’intégrer le GENOCOST dans différentes matières et branches. Il s’agit d’un thème transversal, avec des contenus adaptés selon les niveaux et les âges des apprenants », a expliqué Godefrey Talabuklu, conseiller en charge de la citoyenneté et de l’inclusion au ministère. Concrètement, cela signifie que des notions liées à ce passé tragique pourront être abordées aussi bien en histoire qu’en éducation civique, en littérature ou même en arts plastiques, avec une progressivité pédagogique rigoureuse.
Cette annonce s’inscrit dans un contexte plus large de reconstruction de la mémoire collective, pilier de la politique nationale d’éducation à la citoyenneté et au patriotisme. La Commission interinstitutionnelle d’aide aux victimes et d’appui aux réformes (CIA-VAR) a d’ailleurs réaffirmé son engagement à accompagner techniquement et scientifiquement le processus. Mais au-delà des annonces, une question se pose : comment transformer la douleur en levier d’unité nationale sans tomber dans un récit univoque ou instrumentalisé ? Le ministère semble vouloir éviter cet écueil en formant massivement les inspecteurs, véritables courroies de transmission de cette mémoire recomposée.
La ministre d’État en charge de l’Éducation nationale, Raïssa Malu, a insisté sur ce point en clôturant l’atelier : « Il vous revient d’accompagner les enseignants, de former les élèves et d’animer les clubs d’éveil citoyen, afin de transformer la mémoire collective en un levier d’unité et non de division. » Ce travail s’annonce colossal. Il suppose l’élaboration d’un guide national de formation, la conception d’outils pédagogiques adaptés et un plan de déploiement jusqu’au niveau provincial. Autant de défis pour une éducation nationale déjà en quête de moyens.
Faut-il rappeler que l’enseignement de l’histoire en RDC a longtemps été le parent pauvre des programmes scolaires ? L’introduction du GENOCOST pourrait bien combler un vide mémoriel tout en répondant à une demande sociale de reconnaissance. Mais elle suscite aussi des interrogations légitimes : les enseignants, souvent peu formés sur ces questions sensibles, seront-ils suffisamment préparés ? Les programmes, déjà saturés, pourront-ils absorber cette charge supplémentaire sans sacrifier d’autres savoirs ? Les inspecteurs présents à Kinshasa en sont conscients, et l’atelier a justement permis de poser les premiers jalons d’une méthodologie commune.
Au cœur de cette réforme éducative en RDC, il y a la volonté de forger une citoyenneté responsable, ancrée dans la réalité historique du pays. « Le narratif GENOCOST ne vise pas à diaboliser qui que ce soit, mais à faire connaître des faits trop longtemps tus pour que la nation puisse avancer », confiait un participant en marge des travaux. Ce pari audacieux pourrait bien redéfinir la manière dont les jeunes Congolais se perçoivent et construisent leur identité nationale.
Alors que les discussions s’achèvent à Kinshasa, une chose est certaine : l’école congolaise est désormais en première ligne du devoir de mémoire. Reste à savoir si les moyens suivront pour que cette noble ambition ne reste pas lettre morte. L’avenir de la mémoire collective en dépend.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
