Un tournant décisif vient d’être franchi dans les relations entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda. Ce lundi 11 mai 2026, sous les lustres du State House de Kampala, les présidents Félix Tshisekedi et Yoweri Kaguta Museveni parapheront six mémorandums d’entente. L’objectif affiché est aussi simple qu’ambitieux : transformer une frontière longtemps synonyme de tensions en un corridor de paix et de prospérité partagée. Mais qu’est-ce qui a changé pour que ces deux nations, hier encore empêtrées dans les soupçons, misent aujourd’hui sur des postes-frontières uniques et des marchés communs ?
La réponse se trouve dans les travaux de la IXe session de la commission permanente mixte, qui s’est tenue du 8 au 10 mai 2026 dans la capitale ougandaise. Experts et hauts fonctionnaires ont passé au crible les dossiers bilatéraux avant de remettre un rapport technique certifié par les secrétaires généraux des administrations. C’est sur cette base solide que les ministres se sont engagés à donner un nouvel élan à une coopération RDC Ouganda trop souvent restée à l’état de promesses. La sécurité frontalière n’est plus seulement une affaire de patrouilles conjointes ; elle passe désormais par le béton et le commerce.
Au cœur des mémorandums d’entente figure la construction de postes-frontaliers à arrêt unique à Kasindi, Bunagana et Mahagi. Concrètement, un voyageur ou un camion ne subira plus qu’un seul contrôle, mutualisé entre les deux pays. Cette simplification administrative vise à réduire les tracasseries, les temps d’attente et, surtout, les opportunités de corruption qui nourrissaient l’insécurité. En parallèle, des marchés transfrontaliers modernes seront érigés, offrant des infrastructures dignes aux commerçants qui, pour l’instant, exercent dans des conditions précaires. Kasindi Bunagana, autrefois théâtres d’incursions armées, deviennent ainsi les vitrines d’une réconciliation par l’économie.
Pour le vice-Premier ministre congolais chargé de l’Intérieur et de la Sécurité, Jacquemain Shabani, cette mue stratégique n’a rien d’un hasard. Sans dévoiler le contenu de son intervention, l’on perçoit que Kinshasa voit dans ce rapprochement un outil pour assécher les foyers d’instabilité. Des frontières mieux contrôlées, c’est moins de trafics d’armes et de contrebande de minerais ; des marchés formels, c’est une population qui retrouve un intérêt à la paix. La commission permanente mixte, en fixant des échéances trimestrielles aux experts, transforme la volonté politique en feuille de route contraignante.
Le chef de la délégation ougandaise, le ministre des Affaires étrangères Odongo Jeje Abubakhar, a martelé la nécessité de « matérialiser ce partenariat ». Ses propos résonnent comme un avertissement bienveillant : il ne s’agit plus de signer des documents, mais d’accélérer. Les experts disposent de trois mois pour poser les jalons opérationnels. Cette urgence n’est pas anodine dans une région où les lenteurs administratives ont souvent eu raison des plus belles intentions. L’implication directe des deux chefs d’État, qui superviseront la signature, envoie un signal politique fort.
Pour comprendre l’importance de ce rapprochement, il faut se souvenir du passé houleux. La frontière commune a longtemps été une plaie ouverte : accusations de soutien aux rébellions, massacres à répétition et absence de confiance mutuelle. La normalisation, amorcée par les opérations conjointes contre les ADF, franchit ici un cap sociétal. En misant sur des infrastructures transfrontalières, Kinshasa et Kampala s’attaquent aux causes profondes de l’insécurité : la pauvreté et l’isolement des populations. Les marchés modernes de Mahagi ou de Bunagana ne seront pas de simples lieux d’échange, mais des pôles de développement capables de fixer une jeunesse trop souvent tentée par les groupes armés.
Sur le plan économique, ces mémorandums d’entente pourraient redessiner les flux régionaux. Le commerce informel, qui échappe à toute statistique et à toute taxation, sera progressivement intégré dans des circuits officiels. Les deux États y gagnent en recettes douanières, tandis que les opérateurs bénéficient d’un environnement sécurisé. À l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine cherche à devenir une réalité, le couple RDC-Ouganda offre un exemple concret d’intégration par le bas.
Reste à savoir si la machine administrative suivra le rythme imposé. Les problèmes fonciers, le financement des infrastructures et la résistance des réseaux parallèles constituent autant d’obstacles. Mais la dynamique enclenchée par cette IXe session de la commission permanente mixte est porteuse d’espoir. En cas de succès, le modèle Kasindi-Bunagana pourrait essaimer le long des 765 kilomètres de frontière et inspirer d’autres voisinages troublés de la région des Grands Lacs. Pour l’est de la RDC, si souvent meurtri, ces six signatures pourraient bien valoir plus que bien des accords de cessez-le-feu.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: radiookapi.net
