Le clapotis de l’eau contre la coque d’une pirogue résonne aujourd’hui là où le silence de l’abandon régnait depuis plus d’un demi-siècle. Cette rivière Luie, artère oubliée du territoire de Masi-Manimba dans le Kwilu, est redevenue le poumon économique de centaines de villages, et ce grâce à la ténacité d’un seul homme. Loin des discours et des promesses politiques, l’action obstinée de Mungu Akonkwa Raphael démontre que le développement rural en RDC peut naître de la volonté citoyenne, même face à l’immobilisme général.
Imaginez un territoire riche en maïs, manioc et arachides, mais où un sac de ces denrées coûtait plus cher à transporter qu’à produire. Voilà le piège dans lequel vivaient les habitants depuis 1969, date de la dernière navigation. Enclavés, ils subissaient les prix imposés par les rares camions bravant les pistes défoncées. Comment sortir de cette économie de survie quand l’État est absent ? Pour Mungu Akonkwa Raphael, la réponse était littéralement sous leurs yeux : la rivière Luie, enfouie sous la végétation.
« J’avais donné ma parole », explique-t-il simplement. Avec ses propres économies – près de 280 000 dollars –, une tronçonneuse et une détermination de fer, il entame seul le défi en 2016. Pendant sept longues années, il déblaie, mètre après mètre, les arbres et les obstacles qui obstruent le cours d’eau. Le travail semble titanesque, dérisoire même. Qui, à part lui, croit encore en ce projet ? Pourtant, la persévérance finit par payer et par convaincre. En 2023, le premier bateau, une baleinière construite pour l’occasion, effectue la navigation historique. Le déclic est immédiat. Les chefs locaux, les jeunes des villages se mobilisent. Ce qui a pris sept ans pour les premiers 76 kilomètres est achevé en un an pour les 50 suivants.
Les effets sont spectaculaires et visibles à l’œil nu. Le coût du transport fluvial pour un sac de produits chute de 110 000 à 30 000 francs congolais. Mais au-delà des chiffres, c’est la transformation du quotidien qui frappe. Des maisons en tôles remplacent les paillotes, des dispensaires s’approvisionnent, des boutiques ouvrent leurs portes. « Je l’ai vu dans le visage des gens », confie l’initiateur du projet. Une douzaine de baleinières privées sont désormais construites, évacuant plus de 4000 tonnes de produits en 2024. L’agriculture de subsistance cède la place à une agriculture commerciale, réveillant une initiative citoyenne au Congo qui fait figure de modèle.
Mais cette success story souligne aussi, en creux, les carences abyssales de la gouvernance. Mungu Akonkwa Raphael est catégorique : si l’État s’était chargé des travaux, le coût aurait été « cent fois plus élevé », autour de 28 millions de dollars. Et une fois la voie ouverte, les services de l’État sont arrivés pour prélever taxes et péages, sans avoir contribué à l’effort. Certains politiciens locaux ont même vu cette dynamique d’un mauvais œil, y percevant une menace pour leurs équilibres. Cette réaction n’est-elle pas le triste reflet d’un système où l’intérêt général passe après les positionnements individuels ?
Le travail est pourtant loin d’être terminé. Pour pérenniser la réussite, il faut maintenant sécuriser les berges, élargir une bande de 25 mètres de chaque côté pour éviter de nouveaux embâcles, et organiser l’exploitation agricole pour préserver la forêt. La reconnaissance officielle de la Régie des Voies Fluviales (RVF), qui estime que 155 000 personnes en bénéficient, est un premier pas. Mais elle doit être suivie d’actions concrètes de consolidation.
L’histoire de la rivière Luie pose une question fondamentale pour l’avenir du Kwilu et de toute la RDC : le développement doit-il toujours attendre l’action d’en haut ? L’expérience de Masi-Manimba prouve que l’ingéniosité et l’engagement des citoyens peuvent créer des corridors de prospérité. Elle démontre aussi, cruellement, que le principal frein n’est pas le manque de solutions, mais le manque de volonté sincère pour les mettre en œuvre. Alors que des milliers d’hectares de terres fertiles attendent encore d’être exploités, le sillon tracé par un homme seul sur la rivière Luie appelle à une réflexion collective : et si le salut venait de ceux qui, simplement, refusent de baisser les bras ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
