L’image a fait le tour des réseaux sociaux et alimenté les conversations dans les salons de Kinshasa : le président Félix Antoine Tshisekedi, vêtu d’une tenue intégrale en peau de léopard, félicitant l’équipe nationale de football. Présenté comme un geste festif, ce choix vestimentaire dépasse largement le cadre du folklore. Dans la grammaire du pouvoir congolais, le léopard n’est jamais neutre. Il constitue une signature politique historique, indissociable de l’ère Mobutu Sese Seko. Porter ce symbole en tant que chef de l’État n’est pas un hasard ; c’est un message codé, adressé à la nation et à l’Histoire.
Cet épisode vestimentaire n’est que la manifestation la plus visible d’une séquence politique beaucoup plus profonde et structurée. Quelques mois auparavant, le président Tshisekedi s’est en effet rendu à deux reprises, en l’espace de quelques semaines, à une exposition photographique consacrée à Mobutu, organisée par son fils Nzanga au Musée national de la RDC. La première visite, discrète, presque intime, a été suivie d’une seconde, officielle et publique, aux côtés de l’émir du Qatar. Ce passage du privé au public est lourd de sens. Il marque le moment où Mobutu cesse d’être une figure honnie ou une mémoire encombrante pour devenir un objet de mise en scène politique, réintégré dans le récit national. Est-ce là l’amorce d’une véritable réhabilitation politique ?
La stratégie semble se déployer sur plusieurs fronts. Un autre signal fort a été envoyé avec la visite de la Première dame, Denise Nyakeru Tshisekedi, à Bobi Ladawa, veuve de Mobutu, au Maroc. Ce geste protocolaire à forte charge symbolique a été amplifié par un documentaire produit par la Fondation Denise Nyakeru, participant à humaniser, voire à adoucir, l’image du maréchal à travers le prisme de sa vie familiale. Dans le même temps, des discussions sur le rapatriement des restes de Mobutu circulent dans les couloirs du pouvoir, même si la famille de l’ancien président marque, pour l’instant, une certaine hésitation. Chaque acte, pris isolément, peut sembler anodin, mais leur convergence dessine une ligne directrice cohérente.
Le paradoxe historique confère à cette séquence une dimension presque tragique. Félix Tshisekedi est le fils d’Étienne Tshisekedi, figure iconique de l’opposition qui a défié le mobutisme, connu la prison, l’exil et les humiliations, incarnant pour toute une génération l’« anti-Mobutu » absolu. Aujourd’hui, son fils opère une inversion symbolique frappante en réintroduisant les codes et la mémoire du défunt maréchal dans l’espace public. Après que Laurent-Désiré Kabila et Joseph Kabila ont, à des degrés divers, tenté de déconstruire ou d’effacer cet héritage encombrant, l’actuel locataire du Palais de la Nation semble engagé dans un processus de réappropriation. S’agit-il d’une simple coïncidence ou faut-il y voir les contours d’une stratégie délibérée ?
La réponse semble politique. Mobutu, qu’on le veuille ou non, demeure une référence ambivalente pour une partie de la population congolaise. Il symbolise, dans l’imaginaire collectif, un État qui fonctionnait – ou donnait l’illusion de fonctionner –, une autorité incontestée et un pays perçu comme stable et respecté sur la scène internationale. En réactivant ces codes – le léopard, la centralité présidentielle, la mise en scène d’un pouvoir fort –, Félix Tshisekedi ne rend pas seulement hommage à un prédécesseur ; il capte une nostalgie et réarme symboliquement son propre pouvoir. Il puise dans un réservoir d’images et d’affects pour consolider sa stature d’homme d’État.
Cette démarche, si elle se confirme, représente un tournant majeur. Elle ne s’inscrit pas dans une logique de rupture, mais dans celle d’une réconciliation sélective avec l’histoire. Le président joue un jeu subtil et potentiellement risqué, en brouillant les lignes idéologiques héritées de son père. Le véritable enjeu est de savoir s’il parvient à maîtriser ce récit révisé, à canaliser cette mémoire réhabilitée pour servir un projet national contemporain, sans glorifier les aspects les plus sombres de l’ère mobutiste. La réhabilitation de Mobutu, par gestes successifs, pourrait bien être l’une des clés pour comprendre la consolidation du pouvoir présidentiel sous Félix Tshisekedi et la reconfiguration de l’imaginaire politique en République Démocratique du Congo.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
