Imaginez un enfant qui n’existe pas aux yeux de la loi. Pas de nom officiel, pas de nationalité reconnue, pas d’accès à l’école ou aux soins de santé. À Beni, dans la province du Nord-Kivu, cette réalité est le lot quotidien de milliers de jeunes. Le silence qui entoure cette crise de l’état civil a été brisé par ceux qui en sont les premières victimes : les enfants eux-mêmes.
Le Parlement d’enfants de Beni a tiré la sonnette d’alarme samedi 4 avril, révélant une situation qui compromet gravement l’avenir de toute une génération. Georges Kambale Ngumayiri, porte-parole de ce collectif, ne mâche pas ses mots : « C’est une situation qui compromet l’avenir de plusieurs enfants et celui de notre pays. Depuis quelques semaines, nous avons constaté que dans plusieurs bureaux de l’état civil, il n’y a plus d’actes de naissance. Cela nous inquiète énormément, car sans acte de naissance, quelle protection est accordée à ces enfants ? » Sa question, rhétorique et poignante, résume l’urgence de la situation.
L’acte de naissance n’est pas un simple bout de papier. C’est la preuve d’une identité, le sésame pour la nationalité congolaise, et la clé qui ouvre les portes de l’éducation, de la santé, et de la protection juridique. Sans lui, un enfant est vulnérable à toutes les formes d’exploitation, invisible pour les services sociaux, et exclu des opportunités de développement. Dans une région comme le Nord-Kivu, déjà fragilisée par des années de conflits, cette carence administrative ajoute une couche de précarité insupportable.
Contacté par nos soins, Sylvain Kakule Lumbu Lumbu, chef du bureau de l’état civil à Beni, reconnaît le problème. Il explique que depuis plusieurs mois, ses services ne délivrent plus que des procurations, en attendant des documents officiels qui ne parviennent pas. « Nous faisons face à une pénurie de formulaires réglementaires. En attendant, nous essayons de pallier avec des procurations, mais cela ne remplace pas un acte de naissance valide », confie-t-il. Cette solution temporaire laisse des milliers de familles dans l’incertitude.
Mais comment en est-on arrivé là ? Les causes de cette rupture sont multiples : dysfonctionnements administratifs, manque de moyens logistiques, mais aussi une certaine négligence des autorités face à un problème récurrent. L’état civil en RDC souffre depuis des décennies de maux chroniques. Pourtant, l’enregistrement des naissances au Congo est un droit fondamental, garanti par la constitution et les conventions internationales. Pourquoi un tel écart entre la loi et la réalité sur le terrain ?
Le Parlement d’enfants de Beni, par sa démarche courageuse, met en lumière l’incapacité des structures étatiques à assurer un service aussi basique que l’identification des nouveaux-nés. Ces enfants sans identité dans le Nord-Kivu sont les oubliés d’un système à bout de souffle. Leur appel est un cri du cœur : ils demandent au gouvernement de se saisir urgemment de cette question, de débloquer les ressources nécessaires et de garantir à chaque enfant son droit à une existence légale.
Les conséquences sociales de cette invisibilité sont désastreuses. Un enfant sans acte de naissance ne peut pas passer des examens officiels, ne peut pas être soigné dans les hôpitaux publics sans difficultés, et risque de voir sa propre histoire familiale effacée. À l’âge adulte, il ne pourra pas voter, ouvrir un compte bancaire, ou posséder une terre. C’est une exclusion à vie, programmée dès la naissance.
La situation à Beni n’est malheureusement pas isolée. Elle reflète une crise plus large de l’état civil en République Démocratique du Congo. Dans de nombreuses provinces, l’enregistrement des naissances reste un parcours du combattant pour les parents, surtout dans les zones rurales ou en conflit. Pourtant, sans identité légale, comment construire une nation ? Comment assurer la protection des citoyens de demain ?
Le gouvernement est interpellé. Il doit, comme le réclament les enfants de Beni, prendre des mesures concrètes et immédiates. Cela passe par la fourniture de documents officiels aux bureaux d’état civil, la formation du personnel, et des campagnes de sensibilisation pour inciter les parents à déclarer leurs enfants. La digitalisation des registres pourrait aussi être une solution à long terme pour sécuriser les données et faciliter l’accès.
En attendant, des milliers d’enfants continuent de grandir dans l’ombre. Leur avenir est en suspens, et avec lui, celui de toute la région. La mobilisation du Parlement d’enfants de Beni est un signal fort : la jeunesse congolaise refuse de se résigner à l’inexistence administrative. Il est temps que les adultes, surtout ceux au pouvoir, écoutent cet appel et agissent. Car un pays qui ne reconnaît pas ses enfants est un pays qui se nie lui-même.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
