À Kinshasa, le bruit des rumeurs et des fausses nouvelles couvre souvent le travail méticuleux des rédactions. Dans un pays où les conflits et les crises sanitaires se superposent, comment les médias peuvent-ils survivre économiquement tout en restant un rempart contre la désinformation ? Cette question vitale était au cœur du premier sommet Eleza Fact, le « Ukweli summit 2026 », qui a réuni les 30 et 31 mars derniers chercheurs, journalistes et acteurs de la société civile. Un événement crucial pour penser l’avenir de l’information en République démocratique du Congo et en Afrique centrale.
Placé sous le thème « repenser l’information en temps de crise, l’intelligence artificielle et l’éducation numérique pour les 5 prochaines années », ce sommet a dressé un constat sans appel. Dans une région en proie à l’instabilité, la désinformation agit comme un redoutable « multiplicateur de menaces ». Elle attise les tensions communautaires, complique l’aide humanitaire et érode jour après jour la confiance des citoyens envers leurs institutions. Dans ce contexte, la viabilité des médias en RDC n’est plus un simple débat sectoriel, mais une condition sine qua non de la santé démocratique.
« L’adjectif viable renvoie à la durabilité », a rappelé avec force Patrick Maki, rédacteur en chef d’ACTUALITE.CD, invité à partager son expérience lors de ce sommet Eleza Fact. Pour lui, un média viable est avant tout une entreprise capable de produire durablement un journalisme indépendant et factuel, sans compromis sur la qualité. Mais comment y parvenir quand les modèles économiques traditionnels s’effondrent ? La survie des organes de presse dépend, a-t-il insisté, de leur capacité à diversifier leurs revenus, à adopter une gouvernance éthique et surtout, à écouter les besoins réels de leur audience. Un public aujourd’hui noyé sous un flux incessant de contenus, où le vrai et le faux deviennent de plus en plus difficiles à distinguer.
Le véritable nœud du problème, selon l’analyse présentée par Patrick Maki d’ACTUALITE.CD, reste la pérennité économique. La fameuse loi Muyaya, adoptée en mars 2023 et censée instaurer un régime d’aide publique aux médias, est pour l’instant une coquille vide. Ses modalités d’application sont floues et, concrètement, aucune subvention n’a encore été débloquée. Cette précarité financière rend les médias extrêmement vulnérables. Patrick Maki a cité l’exemple frappant de la fermeture d’Internews, suite à la décision de l’administration Trump de couper les financements de l’USAID. Cette seule décision a fragilisé du jour au lendemain plus de 75 radios communautaires en RDC, privant des communautés entières d’une information de proximité essentielle.
Face à ce paysage difficile, des solutions émergent. En présentant le modèle économique développé par ACTUALITE.CD et les autres médias de Next Corp, Patrick Maki a détaillé une approche pragmatique centrée sur l’humain. Ce modèle repose sur plusieurs piliers : la monétisation d’une audience qualifiée via des contenus sponsorisés intégrés de haute valeur, une diffusion massive et stratégique sur les réseaux sociaux, et surtout, une distribution ciblée via WhatsApp. Cette plateforme, omniprésente au Congo, permet un impact direct et puissant auprès des audiences locales, notamment à Kinshasa. S’y ajoutent des services à valeur ajoutée et des formats « live » sur les réseaux qui renforcent l’interaction en temps réel et la visibilité. C’est cette combinaison qui pourrait dessiner les contours d’un nouveau modèle économique médias pour la RDC.
Au-delà des questions de financement, le sommet Eleza Fact a permis d’esquisser des mécanismes communautaires solides de prévention et de réponse contre la désinformation en Afrique centrale. Car l’enjeu est colossal. Sans médias forts, indépendants et économiquement stables, l’espace public est laissé en pâture aux manipulateurs de tous bords. La bataille pour la viabilité des médias en RDC est donc indissociable de la bataille pour la vérité. Elle engage l’avenir même du débat démocratique dans un pays où l’information reste une denrée rare et précieuse. Le chemin est étroit, entre impératifs économiques et mission d’intérêt public, mais les discussions du sommet Eleza Fact ont montré qu’il était non seulement nécessaire, mais aussi possible de le tracer.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
