AccueilActualitéSociétéÉleza Fact à Kinshasa : l'IA et l'éducation numérique, remparts contre la...

Éleza Fact à Kinshasa : l’IA et l’éducation numérique, remparts contre la désinformation

« Comment poursuivre mon travail quand chaque publication déclenche une vague de mensonges et d’insultes ciblées ? » Cette question, posée par une journaliste kinoise lors du sommet Eleza Fact, résonne comme un cri d’alarme dans un paysage médiatique congolais sous pression. Les 30 et 31 mars, Kinshasa a transformé cette angoisse en une dynamique collective, rassemblant chercheurs, acteurs des médias et de la société civile autour d’un enjeu vital : sauvegarder la vérité à l’ère du numérique.

L’urgence est palpable. Dès les premiers échanges, les experts ont dressé un constat sans appel sur les fragilités du journalisme en Afrique centrale. Laurent Bigot, de l’École supérieure de journalisme de Tours, a insisté sur un pilier fondamental souvent miné par des intérêts divers : l’indépendance des rédactions. Comment construire une information fiable quand les modèles économiques vacillent et que la confiance du public s’érode ? La réponse, esquissée tout au long des débats, semble résider dans une alliance inédite.

Le ministre de la Communication, Patrick Muyaya, a lancé un appel clair à la coalition. « La meilleure manière de combattre la désinformation est de se mettre en coalition : gouvernement, professionnels des médias et société civile », a-t-il affirmé, reconnaissant que l’État seul ne peut gagner cette bataille. Mais au-delà des institutions, il a placé une responsabilité cruciale sur les épaules de chaque citoyen : instaurer un « doute méthodique ». Cette posture critique face au flux continu d’informations devient un réflexe de survie démocratique, un premier rempart contre la manipulation.

Face à ce défi, l’innovation locale montre la voie. Une table ronde a mis en lumière des initiatives concrètes de vérification des faits à Kinshasa et au-delà. Des structures comme Lokuta Mabe (Kinshasa News Lab), le Studio Hirondelle ou Soma Lab développent des outils adaptés aux réalités linguistiques et culturelles de la région. Leur credo ? Une lutte contre la désinformation qui parte du terrain, qui parle la langue des populations et qui comprenne leurs codes. Cette décentralisation de la vérification est perçue comme une condition de son efficacité.

Mais peut-on imaginer un journalisme de qualité sans bases économiques solides ? Patrick Maki, rédacteur en chef d’ACTUALITE.CD, a rappelé une évidence trop souvent oubliée : la viabilité financière des médias est le socle de leur indépendance. Diversification des revenus, gouvernance éthique, adéquation avec les besoins de l’audience… Autant de conditions nécessaires pour qu’un organe de presse puisse produire, durablement, un journalisme factuel et de qualité, essentiel au débat démocratique.

Les ateliers ont ensuite zoomé sur des domaines où la désinformation tue littéralement : la santé publique. Des exemples venus du Cameroun et des réponses de l’OMS face aux épidémies en RDC ont illustré comment les fausses informations sur les vaccins ou les traitements peuvent entraver la lutte contre les maladies et coûter des vies. Bavon Tangunza (OMS) a plaidé pour une architecture informationnelle durable où la vérification des faits deviendrait un pilier du développement humain.

Un autre panel, animé par Patient Ligodi, a donné une voix poignante aux femmes journalistes et activistes. Nicole Bahati et Rose Mathe ont dénoncé avec force la double peine qui les frappe : la désinformation ciblée et le cyberharcèlement genré. Leur message était un plaidoyer pour la protection des voix féminines dans l’espace public numérique, une condition sine qua non pour une société plus juste et résiliente. Protéger ces voix, c’est protéger la diversité de l’information elle-même.

Au cœur des solutions explorées, l’intelligence artificielle apparaît à la fois comme une menace et une promesse. Si elle peut amplifier la production de contenus trompeurs, elle offre aussi des outils puissants pour les détecter. Les participants ont ainsi découvert la plateforme de fact-checking développée par Eleza Fact, conçue pour renforcer les capacités locales de vérification. Mais la technologie n’est qu’un outil. Sans éducation numérique, elle reste impuissante.

C’est peut-être le consensus le plus fort qui est ressorti de ce premier sommet : l’avenir de l’information en RDC et en Afrique centrale se jouera sur le terrain de l’éducation. Éduquer les citoyens, dès le plus jeune âge, au décryptage des médias et à l’esprit critique. Éduquer les professionnels à l’utilisation responsable des nouveaux outils, dont l’IA. Éduquer les décideurs à l’importance de préserver un espace médiatique libre et pluraliste.

Alors que la rencontre se concluait par un plaidoyer collectif pour une information durable, une question demeure : ces belles paroles se traduiront-elles en actes concrets ? Les crises politiques, sanitaires et sociales qui secouent la région ne laissent pas de répit. Le sommet Eleza Fact a allumé une étincelle, dressé une feuille de route. Il revient maintenant à chaque acteur – du ministre au citoyen lambda, du rédacteur en chef à l’enseignant – de prendre sa part pour que la vérité, à l’ère numérique, reste un bien commun accessible à tous.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd

Commenter
Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
Actualité Liée

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici


Actualité Populaire Liée

Actualité Populaire RDC

Résumé de l'actualité quotidienne

Le Brief du Jour du 02 Avril 2026

Retrouvez l’essentiel de l’actu congolais du 2 avril 2026 : scandale sur le port de Banana, sanctions historiques des États-Unis contre l’armée rwandaise, drames humanitaires à l’Est, offensive pour la vaccination, et atteintes à la liberté de la presse. Un panorama complet pour saisir les enjeux majeurs du jour.

Derniers Appels D'offres

Derniers Guides Pratiques