Le numérique, espace de liberté ou nouveau terrain de violences ? Cette question cruciale a résonné avec force dans les murs de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa les 27 et 28 mars dernier. Là, sous l’impulsion du mouvement féministe Biso Basi Telema, des centaines de personnes se sont réunies pour une conférence et une exposition placées sous le thème « Féminisme et numérique ». Un événement qui a dressé un constat sans appel : la révolution digitale a aussi ses travers, et les femmes en paient souvent le prix fort. Face à la montée des violences genre en ligne, cette initiative visait à armer les esprits et à forger des solidarités.
« Une femme ne devrait pas être jugée, insultée ou stigmatisée en raison de ses opinions », a lancé Princilia Masengu, porte-parole de Biso Basi Telema, d’une voix à la fois ferme et empreinte d’urgence. Son propos souligne le cœur du problème : les agressions autrefois cantonnées à la rue ou au foyer ont désormais migré dans le cyberespace. Insultes, harcèlement, diffamation… Le web congolais n’échappe pas à ces dérives qui visent spécifiquement les femmes, notamment celles qui osent s’exprimer sur la chose publique. Cette conférence Kinshasa féminisme n’était pas un simple colloque de plus, mais la concrétisation d’un long travail de formation visant à outiller les femmes et les jeunes filles aux enjeux de la sécurité numérique et de la protection de leur vie privée en ligne.
Mais comment lutter contre un phénomène aussi diffus ? Pour les organisatrices, la réponse passe par une déconstruction des préjugés et une réappropriation des outils. « Le féminisme n’est pas une lutte contre les hommes, mais une démarche d’inclusion sociale », a tenu à préciser Princilia Masengu, rappelant que l’objectif ultime est une société de complémentarité. Cette vision a été partagée et amplifiée par les nombreux partenaires de l’événement, dont le Goethe-Institut, le ministère du Genre, ONU Femmes et la MONUSCO. Winnie Litote, représentante des Nations unies, a appelé à une mobilisation collective : « Le moment est venu de briser le cycle des inégalités et d’unir nos forces pour construire un avenir numérique fondé sur l’égalité des genres ».
Les témoignages et les analyses présentées lors des panels ont peint un tableau sombre des conséquences de la violence digitale. Irène Kotoba, représentante de l’UNFPA, a mis en garde contre un enchaînement pervers. « La violence en ligne a des répercussions psychologiques graves et se prolonge souvent dans la vie réelle, notamment par le harcèlement de rue, les agressions physiques et sexuelles », a-t-elle alerté. Perte d’emploi, marginalisation politique, auto-censure… Les séquelles sont multiples et entravent directement l’autonomisation femmes numérique. Comment, en effet, prétendre à une participation citoyenne pleine et entière lorsque chaque publication sur les réseaux sociaux expose à une avalanche de haine ?
L’exposition qui accompagnait les débats a offert un autre angle, plus artistique, pour saisir ces enjeux. À travers des installations, des photographies et des œuvres multimédias, des artistes, majoritairement des femmes, ont traduit en images leur vécu et leurs combats dans l’univers digital. Cette dimension créative a rappelé que le numérique est aussi un espace de résistance, de narration et de reconstruction identitaire à conquérir.
Alors, que retenir de ces deux jours de réflexion intense ? D’abord, la prise de conscience que le combat pour les droits des femmes s’est déplacé sur un nouveau front, moins visible mais tout aussi dangereux. Ensuite, la nécessité impérieuse d’une réponse multiforme : légale, avec l’adoption de politiques efficaces ; éducative, par la formation aux bons usages du web ; et médiatique, pour vulgariser une lutte qui concerne toute la société. Le féminisme numérique RDC, porté par des mouvements comme Biso Basi Telema, se pose ainsi en rempart contre la toxicité en ligne et en fer de lance pour une véritable inclusion. La route est longue, mais comme le clame le mouvement, la lutte continue. Jusqu’à ce que l’écran devienne, enfin, un miroir de l’égalité et non un amplificateur des pires préjugés.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
