La scène politique congolaise connaît un regain de tension à l’approche de la fin du second mandat du président Félix Tshisekedi, marqué par une offensive préventive de l’opposition. Moïse Katumbi, président d’Ensemble pour la République et figure centrale de l’opposition politique en RDC, a rompu un silence relatif pour lancer un avertissement sévère à la majorité au pouvoir, mettant en garde contre toute tentative de révision constitutionnelle visant à ouvrir la voie à un troisième mandat présidentiel. Cette sortie musclée, qui s’appuie sur l’article 64 de la Constitution, résonne comme un rappel à l’ordre des principes démocratiques et place le débat sur la gouvernance au cœur de l’agenda national.
« En accédant au pouvoir, on prête serment de respecter la Constitution. À l’approche de la fin, certains cherchent à la contourner, voire à la défaire pour s’y maintenir », a martelé l’ancien gouverneur du Katanga, dans une phrase qui résume l’accusation portée contre le camp présidentiel. La manœuvre prêtée à l’Union sacrée de la Nation est-elle le signe d’une peur de l’alternance ou la marque d’un projet politique inachevé ? La question mérite d’être posée, alors que les murmures en faveur d’un troisième mandat de Félix Tshisekedi gagnent en intensité dans les cercles du pouvoir, créant un parallèle troublant avec les débats qui avaient agité le pays sous l’ère Kabila.
Pour Moïse Katumbi, qui s’était farouchement opposé à ce qu’il avait alors qualifié de « troisième faux penalty » en 2015, la priorité nationale n’est pas dans une réforme des institutions mais dans l’amélioration tangible de la gouvernance. « Ce n’est pas à cause de la Constitution que nous n’avons plus de routes, que les fonctionnaires sont mal payés, que les enfants meurent de faim ou qu’il n’y a pas d’emplois », a-t-il asséné, pointant du doigt les carences de l’action gouvernementale. Son discours opère ainsi un glissement stratégique, déplaçant le débat du terrain juridique vers celui des résultats, et plaçant le pouvoir face à ses responsabilités. L’opposant parvient-il, par cette formule, à capturer le sentiment d’une population lassée des querelles politiciennes alors que les défis socio-économiques restent immenses ?
L’arme brandie par Katumbi n’est autre que l’article 64 de la Constitution congolaise, un dispositif souvent cité mais rarement invoqué, qui confère à chaque citoyen « le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prendrait le pouvoir par la force ou qui l’exercerait en violation des dispositions de la présente Constitution ». En déclarant « Je l’exerce. Je l’assume », le leader d’Ensemble pour la République transforme cet article en un outil de mobilisation populaire et en une ligne rouge politique. Cette invocation solennelle constitue une escalade rhétorique significative, présentant toute modification contestée de la loi fondamentale comme un acte illégitime justifiant la résistance civique. Le pouvoir est-il prêt à assumer le risque d’une telle confrontation, susceptible de déstabiliser un pays encore en proie à des crises sécuritaires à l’Est ?
La position de Katumbi ne vient pas isolée. Elle trouve un écho dans les rangs de la société civile et même au sein de l’épiscopat catholique, lequel a déjà exprimé ses réserves sur un tel projet de révision constitutionnelle en RDC, craignant une aggravation des tensions. Plus subtile, la voix de Constant Mutamba, ancien ministre de la Justice, s’est élevée depuis sa cellule de prison pour appeler à une réforme « pour le peuple, pas pour le pouvoir ». Ces prises de position convergentes dessinent les contours d’un front du refus qui dépasse les clivages partisans habituels et pourrait compliquer considérablement la tâche des promoteurs d’une révision. Félix Tshisekedi, qui fut lui-même un opposant farouche à un troisième mandat de Joseph Kabila, se retrouve aujourd’hui dans une posture pour le moins inconfortable, contraint de gérer les ambitions de son propre camp tout en cherchant à préserver sa crédibilité démocratique.
Le risque pour le président sortant est majeur : s’engager dans une bataille constitutionnelle incertaine pourrait non seulement consommer un capital politique précieux, mais aussi durablement diviser sa majorité et offrir à une opposition unie un motif puissant de mobilisation pour les élections à venir. La révision constitutionnelle, présentée par ses partisans comme une simple adaptation technique, prend ainsi la dimension d’un pari politique à haut risque. L’échec d’une telle manœuvre, ou même son coût social, pourrait fragiliser durablement l’autorité présidentielle et ouvrir une période d’instabilité.
En définitive, la sortie de Moïse Katumbi a le mérite de clarifier les termes du débat à venir. Elle place la Constitution de 2006, que l’opposant qualifie de « meilleure du monde », au centre d’une bataille idéologique où se mêlent principes démocratiques, ambitions personnelles et enjeux de gouvernance. L’appel à la vigilance lancé à la population congolaise sonne comme le premier acte d’une campagne qui ne dit pas encore son nom. La suite dépendra de la capacité du pouvoir à apaiser les craintes, ou au contraire, à poursuivre sur une voie dont les conséquences pourraient échapper à tout contrôle. Les prochains mois, marqués par des manœuvres parlementaires et des mobilisations de rue, seront décisifs pour l’avenir du processus démocratique en République Démocratique du Congo. L’histoire se répétera-t-elle, ou le pays saura-t-il tourner la page des mandats contestés ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
