À quatre heures du matin, lorsque Mbuji-Mayi somnole encore, le bruit des balais sur l’asphalte résonne déjà. Rose, 62 ans, est là, comme elle l’est depuis huit longues années. « On nous appelle pour l’appel nominal vers 11h, et puis… rien. Le vide. Pas un franc pour rentrer à la maison », lâche-t-elle, une lueur de résignation dans les yeux. Son témoignage n’est pas isolé. Elle fait partie des centaines de femmes balayeuses de Mbuji-Mayi qui, jour après jour, nettoient les nouvelles artères de la capitale du Kasaï-Oriental, sans avoir perçu la moindre rémunération depuis neuf mois.
Leur quotidien est un marathon d’ombre et de sueur. Pour beaucoup, le service commence bien avant l’aube. Certaines, âgées pour certaines de plus de soixante ans, parcourent à pied plus de six kilomètres pour rejoindre leur secteur, comme celui exigeant du boulevard du rectorat de l’Université. Elles sont pourtant la face visible de l’assainissement des routes de Mbuji-Mayi, garantissant la propreté des infrastructures récemment asphaltées, symboles d’une modernité qui semble les oublier. Comment une ville peut-elle fonctionner sur le dos de travailleuses invisibles et non rémunérées ?
La colère gronde désormais au grand jour. Le cœur du problème bat au rythme d’un conflit administratif typique, où la balle est renvoyée d’un camp à l’autre. D’un côté, Cele Mutombo, responsable de la Fondation Saff Celé, structure qui a procédé au recrutement, affirme avoir agi sur instruction de la mairie. « C’est à l’hôtel de ville de fixer les montants et de débloquer les fonds », insiste-t-il, déchargeant toute responsabilité financière. De l’autre, les autorités urbaines campent sur leurs positions : elles disposeraient déjà de leur propre brigade d’assainissement et ne reconnaîtraient pas ces engagements. Ainsi, des centaines de femmes se retrouvent prises en tenaille, leurs efforts quotidiens niés par un jeu bureaucratique.
Pire, un sentiment de trahison suinte des trottoirs qu’elles nettoient. Plusieurs balayeuses affirment avoir été directement sensibilisées et encouragées à s’engager par le maire lui-même, pour des « travaux d’intérêt public ». Sans contrat formel, sans promesse écrite, mais avec l’espoir ténu d’une régularisation. Aujourd’hui, cet espoir s’effrite. Comment expliquer que des travailleuses non payées du Kasaï-Oriental continuent, par sens du devoir ou par désespoir, à assumer une tâche essentielle sans aucune contrepartie ? Leur situation met en lumière une économie informelle de la survie, où la parole publique ne vaut plus rien.
Cet imbroglio dépasse la simple querelle administrative. Il pose une question fondamentale sur la valeur du travail et la protection des plus vulnérables. Ces femmes, souvent chefs de famille, survivent dans une précarité extrême, leurs salaires impayés en RDC représentant une dette sociale criante. Leurs corps fatigués racontent une autre histoire du « développement » : celle de l’exploitation silencieuse et de l’injustice institutionnalisée. La ville de Mbuji-Mayi peut-elle se targuer de ses nouvelles routes tout en ignorant celles qui les entretiennent au prix de leur dignité ?
L’incertitude est totale quant à l’autorité qui devra, in fine, assumer cette facture humaine. En attendant, les balayages continuent, matin après matin. Cette crise révèle un système où l’informel est instrumentalisé, et où les responsabilités se diluent dans les méandres des rivalités institutionnelles. La résolution de ce dossier est un test crucial pour les autorités : sauront-elles honorer la dette contractée envers ces femmes, ou laisseront-elles pourrir une situation qui mine la confiance dans la parole publique et le droit élémentaire à une rémunération juste et ponctuelle ? L’heure n’est plus aux renvois d’ascenseur, mais à l’action. La propreté des routes ne doit pas se faire au prix de la salissure des consciences.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
