Le regard humide mais le sourire aux lèvres, Véronique Maningo serre contre elle un sac de riz, comme s’il s’agissait d’un trésor. « Ce geste nous touche énormément », murmure-t-elle, derrière les lourds murs de la prison centrale de Kisangani. Ce samedi 28 mars, l’ombre de la détention a été traversée par un rayon de solidarité humaine. L’Association des épouses des professeurs de l’Université de Kisangani (UNIKIS) a franchi les portes du pénitencier pour tendre la main à celles que la société préfère souvent oublier : les femmes détenues et les mineurs en conflit avec la loi.
Dans la cour de la prison, l’atmosphère était chargée d’une émotion palpable. Les sacs de riz, de haricots, les bidons d’huile, les savons et les piles de vêtements empilés ne représentaient pas seulement une aide matérielle, mais un symbole puissant : celui d’une humanité qui refuse d’abandonner ses membres. Ce don à la prison de Kisangani, survenu à quelques jours de Pâques et en clôture du mois de la femme, sonnait comme un rappel. Un rappel que la dignité ne s’arrête pas aux grilles d’une cellule.
Que savons-nous vraiment des conditions de vie derrière ces murs ? Que reste-t-il de l’humanité quand la liberté est confisquée ? L’action humanitaire menée à la prison centrale par ces femmes de la Tshopo pose ces questions sans détour. Bernadette Uliel, présidente de l’association, résume simplement leur motivation : « La motivation, c’est juste venir soutenir nos sœurs qui sont ici parce qu’elles sont en difficulté pour la restauration, pour l’habillement. C’est aussi dans le cadre de la période de Pâques, alors on a pensé partager. » Un partage qui va bien au-delà du matériel.
La solidarité envers les détenues de la Tshopo, illustrée par ce geste, met en lumière une réalité sociale souvent passée sous silence. Les prisons congolaises, surpeuplées et sous-équipées, plongent les détenus dans une précarité extrême, où la faim et le manque d’hygiène sont des compagnons quotidiens. Les femmes, souvent séparées de leurs enfants, et les mineurs, vulnérables, subissent de plein fouet cette double peine. L’initiative des épouses des professeurs de l’UNIKIS agit comme un baume sur cette plaie béante. Elle démontre que la compassion organisée peut, temporairement, panser les blessures de l’isolement et de l’indignité.
Ce n’est pas la première fois que la société civile kinoise ou provinciale se mobilise, mais chaque action de ce type résonne comme un acte de résistance. Résistance contre l’indifférence. En visitant aussi le pavillon des mineurs, l’association a fait d’une pierre deux coups, étendant son message d’espoir à la jeunesse égarée. Leur discours, empreint de résilience et d’encouragement, cherche à redonner un horizon à celles et ceux que la justice a mis à l’écart. Peut-on reconstruire une vie sur la base d’un simple sac de riz ? Sans doute pas. Mais peut-on conserver l’espoir quand on sait que l’on n’est pas totalement invisible aux yeux du monde ? Assurément.
L’enjeu, ici, dépasse largement le cadre de cette journée de charité. Il interroge la capacité de notre société à pratiquer une justice qui ne soit pas synonyme d’abandon. La solidarité avec les femmes détenues en RDC ne doit pas être l’apanage de quelques associations courageuses ; elle devrait être une préoccupation collective. Les conditions carcérales déplorables sont-elles la peine supplémentaire que nous acceptons d’infliger ? L’action de ces femmes de Kisangani montre une autre voie : celle de la reconnaissance de l’humain en chaque détenu, quelle que soit sa faute.
Alors que les bénéficiaires repartaient avec leur « kit de survie et de dignité », un sentiment mitigé persistait. La gratitude était réelle, sincère, comme l’exprime Véronique. Mais cette action humanitaire à la prison centrale souligne aussi l’échec systémique à assurer des conditions de détention minimales. Elle révèle un État défaillant, contraint de s’appuyer sur la charité privée pour des missions régaliennes. La véritable solidarité, à long terme, ne consisterait-elle pas à œuvrer pour que de tels dons ne soient plus une nécessité vitale ?
Le chemin est long. Mais ce samedi à Kisangani, un pas a été franchi. Un pas fait de riz, de haricots et de vêtements, porté par la conviction simple que personne ne mérite de perdre sa dignité. L’association des épouses des professeurs de l’UNIKIS a offert bien plus qu’une aide alimentaire : elle a offert un regard, une présence, un fragment d’humanité partagée. Dans l’obscurité de la détention, cette lueur de solidarité, aussi modeste soit-elle, reste un puissant message d’espoir pour toutes les femmes détenues de la région et au-delà.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
