Kinshasa joue un coup diplomatique d’envergure en propulsant Juliana Lumumba, fille du héros national Patrice Émery Lumumba, dans la course au secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Cette candidature, officialisée en vue du sommet de novembre 2026 au Cambodge, dépasse la simple ambition personnelle pour incarner une stratégie étatique visant à reprendre l’initiative sur l’échiquier francophone. Mais dans un contexte géopolitique régional des plus inflammables, ce pari est-il autre chose qu’une déclaration de guerre diplomatique contre Kigali ?
Le choix de Juliana Lumumba, diplômée en sciences politiques et figure publique, n’est pas anodin. Il puise dans le capital symbolique du nom Lumumba, panafricaniste et icône de la décolonisation, pour rallier les soutiens au sein de l’espace francophone. Pourtant, la réalité des rapports de force est plus prosaïque. Cette candidature répond directement à l’annonce du Rwanda de soutenir un troisième mandat de l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo. Kinshasa inscrit donc clairement cette élection OIF 2026 dans le prolongement de son conflit larvé avec son voisin oriental, accusé de soutenir les rebelles du M23. La Francophonie, institution culturelle et de coopération, devient ainsi le théâtre d’une nouvelle bataille par proxy.
La ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a d’ailleurs lancé officiellement la campagne de sa « candidate éloquente et compétente » devant le corps diplomatique. « Je vous encourage […] à prêter oreille et à avoir un avis favorable vis-à-vis de notre candidate », a-t-elle plaidé, annonçant une tournée prochaine de Juliana Lumumba dans les capitales concernées. Ces mots, tout en courtoisie protocolaire, trahissent l’urgence perçue par Kinshasa de construire une coalition pour contrer l’influence rwandaise. La manœuvre est risquée : elle suppose de convaincre au-delà du cercle des alliés traditionnels de la RDC, dans un espace où Kigali a su tisser des liens solides.
L’équation se complique davantage avec l’entrée en lice d’une troisième candidate de poids, la Mauritanienne Dr Coumba Bâ, envoyée spéciale de son président. Cette triangulaire inattendue pourrait redessiner les alliances et forcer la RDC à une gymnastique diplomatique complexe. Faut-il voir dans la candidature de Juliana Lumumba une simple tactique de blocage, ou une réelle ambition de gouvernance de l’OIF ? La question mérite d’être posée, tant les défis de l’organisation – de la promotion de la langue française à l’appui au développement – exigent une vision claire, distincte des querelles bilatérales.
Le Sommet de la Francophonie, instance suprême qui élit le ou la secrétaire général(e), se tiendra dans un climat particulier. Les tensions persistantes entre la RDC et le Rwanda, malgré les accords de Washington, planeront inévitablement sur les débats. La candidature congolaise transforme ce rendez-vous en test de légitimité internationale pour les deux régimes. Un échec de Juliana Lumumba serait perçu à Kinshasa comme une victoire de Kigali, avec des conséquences potentielles sur le moral national et la posture diplomatique du pays.
À près de deux ans de l’échéance, la campagne s’annonce longue et incertaine. La tournée de la candidate RDC sera scrutée à la loupe, chaque rendez-vous bilatéral devenant un indice des rapports de force en construction. La RDC parviendra-t-elle à universaliser sa cause et à présenter Juliana Lumumba non comme un instrument de sa politique étrangère, mais comme la meilleure option pour l’avenir de l’Organisation internationale de la Francophonie ? La réponse se construira dans les coulisses des chancelleries, bien avant le vote final de Phnom Penh. L’enjeu dépasse la personne ; il s’agit du prestige et de l’influence d’un pays qui cherche à s’affirmer comme une puissance centrale dans l’aire francophone.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
