Dans une intervention remarquée devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, la ministre d’État des Affaires sociales et humanitaires, Ève Bazaiba, a dépeint un panorama aussi sombre qu’implacable de la situation dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Ce tableau, dressé avec une précision chirurgicale, ne laisse place à aucune ambiguïté : la sécurité RDC Est reste un mythe face à la réalité quotidienne des populations. Mais au-delà du constat, la démarche de Kinshasa révèle-t-elle une stratégie politique visant à secouer l’apathie de la communauté internationale, ou s’agit-il d’un aveu d’impuissance face à une crise dont les ramifications semblent inextricables ?
La ministre a méthodiquement déroulé les éléments constitutifs de la crise humanitaire RDC, soulignant que celle-ci plonge ses racines dans « plusieurs décennies de crises ». Cette formulation, loin d’être anodine, place la responsabilité sur une temporalité longue, interrogeant indirectement l’efficacité des réponses successives, tant nationales qu’internationales. Le cœur du problème, selon son analyse, réside dans « l’insécurité persistante », principal moteur des déplacements massifs et des violations graves des droits humains. En pointant du doigt « la présence de multiples milices » et « l’agression du Rwanda », Ève Bazaiba a opéré un cadrage clair du conflit, insistant sur sa dimension régionale et son caractère exogène. Ce discours, tenu devant l’instance onusienne, représente un plaidoyer calculé pour une prise de conscience globale. La participation à cette session du Conseil droits de l’homme est ainsi érigée en tribune stratégique, une opportunité pour transformer une tragédie souvent reléguée au rang de « conflit oublié » en une priorité absolue de l’agenda international.
Cependant, le véritable coup de théâtre de son intervention réside dans les chiffres avancés concernant la réponse humanitaire. La ministre a rappelé l’existence, depuis le 1er décembre 2025, d’un plan d’urgence chiffré à 1,4 milliard de dollars américains, destiné à porter secours à plus de 7 millions de personnes. Le contraste entre l’ambition de ce plan et la réalité de son financement urgence RDC est saisissant. « Le niveau de financement reste largement insuffisant », a-t-elle déploré, une litote qui en dit long sur le fossé abyssal entre les besoins criants et les engagements concrets de la coopération internationale. Cet aveu public d’un échec collectif à mobiliser les ressources nécessaires interpelle. Eve Bazaiba, en brandissant ce déficit financier, joue un rôle périlleux : celui de la messagère d’une vérité dérangeante, tout en s’exposant aux critiques sur la gestion interne des fonds déjà alloués.
La stratégie est audacieuse. En externalisant ainsi la responsabilité du sous-financement, le gouvernement congolais tente de créer un levier de pression moral et politique sur les bailleurs. Mais cette manœuvre comporte ses risques. Ne risque-t-elle pas de renvoyer l’image d’un État dépendant, incapable de garantir la sécurité fondamentale sur son propre territoire sans une assistance extérieure massive ? Le discours de Genève, s’il vise à obtenir des fonds, met aussi en lumière les limites de la souveraineté nationale dans les provinces en proie à la violence. La ministre a habilement lié la question sécuritaire et la tragédie humanitaire, présentant la seconde comme la conséquence inéluctable de la première. Cette corrélation sert de base à un argumentaire implacable : sans paix dans l’Est, aucun plan humanitaire, aussi bien doté soit-il, ne pourra être durablement efficace.
Quelles seront les retombées de cette prise de parole ? Le Conseil droits de l’homme est souvent le théâtre de déclarations fortes qui s’évaporent dans les couloirs de la diplomatie mondiale. La ministre Bazaiba a posé un jalon, alignant les faits et les chiffres avec la rigueur d’un procureur. La balle est désormais dans le camp de la communauté internationale. Acceptera-t-elle de mettre ses financements à la hauteur de ses déclarations de principe sur la protection des civils ? Ou bien cette nouvelle alerte rejoindra-t-elle le long catalogue des appels restés sans réponse, face à une crise humanitaire RDC qui, décennie après décennie, continue de broyer des vies et de hypothéquer l’avenir de toute une région ? L’efficacité de la manœuvre diplomatique congolaise se mesurera à l’aune des transferts de fonds qui suivront – ou non. En attendant, pour les millions de déplacés de l’Est, le tableau sombre dressé à Genève reste leur réalité la plus immédiate.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
