Entre la modernité affichée et les réalités financières qui l’étreignent, le Centre Culturel et Artistique pour les Pays de l’Afrique Centrale, alias « Grand Tambour », dévoile ses entrailles. Cette visite exclusive pour la presse congolaise a levé le voile sur un projet pharaonique, dont l’architecture évoque les motifs kuba, mais dont la pérennité semble suspendue à un fil budgétaire. Comment un symbole aussi fort de la souveraineté culturelle congolaise peut-il résister sans le soutien financier de l’État qu’il est censé représenter ?
Le cœur de Kinshasa bat désormais au rythme de ce vaste complexe circulaire, conçu comme une métaphore du tambour traditionnel, cette voix collective du peuple. L’imposant édifice, né d’un partenariat entre la République Démocratique du Congo et la Chine, incarne un rêve de renaissance culturelle pour l’Afrique centrale. Ses courbes majestueuses, baignées par la lumière équatoriale, abritent des équipements techniques aux standards internationaux, un luxe rare sur le continent. Un Grand Théâtre de 2000 places et un Petit Théâtre de 800 places offrent des écrin inédits pour la création, tandis que studios, loges modernes et fosse scénique modulable dessinent les contours d’une véritable usine à rêves.
Pourtant, derrière cette façade spectaculaire, fruit d’un financement estimé à 100 millions de dollars, se cache une précarité troublante. La direction du centre, portée par une ambition légitime, avoue naviguer à vue depuis plus d’un an. « Cela fait plus d’un an que nous maintenons ce centre tant bien que mal, sans véritable accompagnement financier public », confesse, avec une lassitude palpable, le chargé des médias du centre. Cette « année zéro », comme elle est qualifiée en interne, est marquée par l’apprentissage douloureux d’une autonomie contrainte. En l’absence de dotation publique régulière, la survie du projet culturel en RDC repose sur les loyers perçus et les maigres subsides de partenaires privés.
Le paradoxe est saisissant : comment un établissement public, doté d’un cadre juridique approuvé en Conseil des ministres, peut-il ainsi flotter dans un no man’s land financier ? Cette coopération Chine-RDC dans le domaine culturel a donné naissance à un géant aux pieds d’argile. Les tarifs de location, comparables aux standards internationaux selon la direction – environ 14 dollars le siège pour le Grand Théâtre – suscitent la grogne dans un secteur artistique congolais souvent démuni. Le centre culturel à Kinshasa se trouve ainsi tiraillé entre la nécessité de générer ses propres revenus et sa mission de service public. La direction assure négocier au cas par cas, mais la crainte d’une gentrification de l’accès à la culture plane comme une ombre sur le projet.
Malgré ces vents contraires, le « Grand Tambour » tente d’imposer son tempo. Une programmation commence à émerger des limbes, avec les « Journées congolaises de l’image de la femme africaine » ou un hommage à Papa Wemba. L’ambition est de construire, pas à pas, une identité et de devenir ce pôle régional incontournable. Mais une autre rumeur, plus sourde, vient troubler cette lente éclosion : la possible utilisation des lieux pour des activités parlementaires, en raison des travaux au Palais du Peuple voisin. La simple éventualité d’une politisation du site fait frémir le milieu culturel, qui y voit le spectre d’une dénaturation progressive.
Le CCAPAC Grand Tambour se présente donc comme un symbole à double tranchant. Il est la preuve tangible qu’un projet culturel d’envergure peut voir le jour en RDC, porté par une volonté politique et un financement extérieur. Mais il révèle aussi, dans sa lumière crue, les failles structurelles qui menacent l’édifice bien avant que ses murs ne se fissurent. Ce géant de béton et de verre, conçu pour être le carrefour des arts en Afrique centrale, réussira-t-il à trouver sa propre mélodie, une harmonie entre ambition artistique et réalité économique ? L’avenir de ce financement culturel au Congo, et de la coopération qui l’a enfanté, dépendra de la réponse à cette question cruciale. Pour l’instant, le tambour résonne, mais son écho semble encore chercher son assise dans le paysage chaotique et vibrant de Kinshasa.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
