Le gouvernement congolais, sous l’impulsion directe du président Félix Tshisekedi, engage une nouvelle manche dans le dossier épineux des rémunérations des agents de l’État. Ce jeudi 5 mars 2026, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a présidé la réunion de cadrage d’un audit de l’état liquidatif de la paie, une opération présentée comme salvatrice pour des finances publiques étranglées par une masse salariale exponentielle. La manœuvre, orchestrée en réponse aux instructions présidentielles issues de la 79ᵉ réunion du Conseil des ministres, vise officiellement à « garantir que chaque rémunération corresponde à un droit légitime et à un service effectivement rendu ». Mais derrière cette volonté affichée de transparence et de régularité, ne se cache-t-il pas l’aveu d’une gestion chaotique ayant longtemps profité à des réseaux opaques ?
L’enjeu est de taille. La commission, qui réunit les vice-premiers ministres en charge du Budget et de la Fonction publique, ainsi que les hauts responsables des institutions de contrôle comme la Cour des comptes et l’Inspection générale des finances (IGF), a pour mandat d’examiner minutieusement les effectifs. L’objectif déclaré est d’éradiquer les doublons, les agents fictifs et les irrégularités d’engagement qui grèvent le Trésor public. Pour le pouvoir en place, cet audit de la paie des fonctionnaires en RDC constitue une mesure stratégique pour contenir les pressions sur la trésorerie et sécuriser le paiement ponctuel des salaires, une promesse récurrente mais souvent trahie. Le président Tshisekedi a d’ailleurs exigé des résultats sous 30 jours, un délai ambitieux qui souligne l’urgence politique de la situation.
Cependant, l’initiative du gouvernement, portée par Judith Suminwa, est accueillie avec un scepticisme marqué par certains observateurs avertis. Le Centre de Recherche en Finances Publiques et Développement Local (CREFDL) émet des réserves fondées sur l’histoire récente. Dans une analyse critique, l’organisation souligne que les recommandations issues des précédents rapports d’audit, notamment ceux de l’IGF en 2019 et 2023, sont restées lettre morte. « Le nouvel audit annoncé par le Gouvernement risquerait de n’apporter des grands changements », prévient le CREFDL, pointant l’absence de mesures dissuasives à court et long terme. Un avertissement qui jette une ombre sur la crédibilité de la démarche : à quoi bon multiplier les diagnostics si les traitements ne sont jamais appliqués ?
Les chiffres avancés par la société civile donnent la mesure du défi. Entre 2021 et 2025, les dépenses de rémunération des agents publics ont englouti 18,9 milliards de dollars américains, représentant en moyenne 43,42% des recettes internes. Ce seuile dépasse largement la barre des 35% fixée par le gouvernement lui-même, illustrant une masse salariale devenue incontrôlable. Le CREFDL identifie des causes structurelles : recrutements excessifs, fraudes persistantes dans le fichier de la paie et défaillances criantes des mécanismes de contrôle. Cette gestion déficiente représente un « risque majeur pour les finances publiques en RDC », un constat qui rejoint les préoccupations des partenaires internationaux.
En effet, le Fonds monétaire international (FMI) a identifié la dynamique de la masse salariale publique comme un risque budgétaire majeur pour la République Démocratique du Congo. Dans sa deuxième revue du programme soutenu par une Facilité élargie de crédit (FEC), l’institution de Bretton Woods note que la hausse rapide des rémunérations, notamment dans les secteurs de l’éducation et de la santé, pèse lourdement sur l’exécution du budget. Cette progression réduit l’espace fiscal nécessaire au financement des investissements publics et des dépenses sociales, dans un contexte déjà contraint par l’augmentation des dépenses de sécurité. L’audit en cours apparaît ainsi comme une réponse aux injonctions du FMI, mais aussi comme un test de la volonté réelle des autorités congolaises de rationaliser les dépenses.
La tension est palpable entre les impératifs de rigueur budgétaire et les promesses politiques. Les différents Programmes d’Actions du Gouvernement (PAG) ont souvent conduit à des embauches ou des ajustements salariaux popularistes, creusant le déficit. Aujourd’hui, le gouvernement est pris en tenaille : comment honorer ses engagements sociaux tout en assainissant les finances publiques ? L’audit de Judith Suminwa tente de naviguer dans ces eaux troubles, mais son succès dépendra de la capacité à imposer des réformes impopulaires et à briser les résistances bureaucratiques.
En définitive, cet audit de la paie dépasse la simple technicité comptable. Il s’agit d’un baromètre de la gouvernance économique du pays. Le gouvernement joue sa crédibilité, tant sur le plan interne qu’auprès des bailleurs de fonds. Si les recommandations de cette nouvelle commission subissent le même sort que celles de leurs prédécesseurs, la confiance dans la capacité de l’État à se réformer s’envolera. À l’inverse, une application rigoureuse pourrait marquer un tournant dans la maîtrise des dépenses publiques et ouvrir la voie à une allocation plus efficiente des ressources. Les prochaines semaines, avec la publication des résultats dans le délai imparti, seront décisives. L’enjeu est non seulement financier, mais aussi politique : peut-on vraiment assainir les finances publiques du Congo sans s’attaquer aux racines d’un système clientéliste ? La réponse à cette question rhétorique déterminera l’avenir de la réforme.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
