Un document officiel est remis, des discours sont prononcés, des photographies sont prises. Jeudi 19 mars à Kinshasa, dans le cadre symbolique du mois dédié à la femme, la ministre du Genre, de la Famille et de l’Enfant, Micheline Ombae Kalama, a transmis au ministre des Droits humains, Samuel Mbemba, la partie B du rapport périodique sur la mise en œuvre du Protocole de Maputo. Une cérémonie protocolaire qui, derrière les sourires et les poignées de main, pose une interrogation lancinante : cette paperasserie administrative change-t-elle le quotidien des millions de femmes et de filles en République Démocratique du Congo ?
« La promotion et la protection des droits de l’homme constituent le cheval de bataille du Président de la République et du Gouvernement », a déclaré Samuel Mbemba en recevant le précieux dossier. Le ministre des Droits humains y voit la traduction de la volonté politique de respecter les engagements internationaux, notamment l’article 26 du Protocole de Maputo qui oblige les États à rendre des comptes. Mais sur le terrain, la dissonance est parfois criante. Entre les principes énoncés dans ce rapport gouvernemental sur les droits des femmes et la réalité vécue dans les marchés de Matete, les champs du Kivu ou les hôpitaux du Kasaï, le fossé semble immense.
Que contient donc ce rapport tant attendu ? Il s’agit d’un exercice de redevabilité, une obligation pour l’État congolais de démontrer les progrès réalisés dans la protection et la promotion des droits des femmes. Des droits qui vont de l’accès à la terre et au crédit à la protection contre les violences sexuelles, en passant par la participation politique et l’autonomisation économique. Le processus, soutenu techniquement et financièrement par l’ONG IPAS, représente un effort indéniable de structuration de la réponse de l’État. Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander si ces mécanismes de reporting atteignent celles qui en ont le plus besoin : la vendeuse ambulante, la paysanne, l’étudiante ou la mère célibataire qui lutte chaque jour pour sa dignité.
Le mois de mars, souvent ponctué de célébrations et de discours sur les droits des femmes en RDC, offre un cadre idéal pour ce genre d’annonce. Mais ne risque-t-il pas de devenir un simple rituel annuel, une parenthèse de bonnes intentions vite refermée dès le mois d’avril venu ? La présentation de ce rapport doit être plus qu’un événement de calendrier. Elle devrait être l’occasion d’un débat national franc et exigeant. Quels indicateurs concrets mesure-t-on ? Le nombre de lois discriminatoires abrogées ? Le taux de poursuites judiciaires dans les dossiers de violences basées sur le genre ? L’accès effectif aux services de santé reproductive ? Sans transparence sur les données et sans une évaluation indépendante, le risque est de noyer les insuffisances dans un langage administratif abscons.
L’implication du ministre Samuel Mbemba et de son département est cruciale. Les droits des femmes sont des droits humains, et leur protection relève du cœur de son mandat. Son allocution reconnaît cet enjeu fondamental. Cependant, la véritable mesure de l’engagement du gouvernement congolais ne résidera pas dans l’épaisseur d’un rapport, mais dans l’allocation de ressources budgétaires adéquates, dans la réforme effective des institutions, et surtout, dans un changement palpable des mentalités à tous les niveaux de la société. La loi sur les parités, par exemple, reste-t-elle une belle idée inappliquée ?
Le Protocole de Maputo est un instrument juridique puissant, l’un des plus progressistes en matière de droits des femmes en Afrique. Son application en RDC pourrait transformer des vies. Mais pour cela, il faut dépasser le stade du rapport pour entrer dans l’ère de l’action tangible. Les organisations de la société civile, les survivantes, les militantes doivent être des partenaires actifs dans le suivi de ces engagements, et non de simples spectatrices de cérémonies officielles. L’accompagnement d’acteurs comme IPAS est précieux, mais il ne doit pas se substituer à la responsabilité première de l’État.
Alors que le document prendra certainement le chemin de bureaux et d’archives, l’enjeu, lui, reste brûlant. La crédibilité de la RDC sur la scène internationale en matière de droits humains, mais surtout la justice et l’égalité pour la moitié de sa population, se jouent dans cette capacité à traduire les mots en actes. La présentation de ce rapport n’est pas une fin, mais elle devrait être le début d’une conversation plus rude, plus honnête et plus orientée vers les résultats. Les femmes congolaises, elles, rédigent chaque jour, par leur résilience et leurs combats, le seul rapport qui vaille vraiment : celui de leur vie quotidienne. C’est à cette réalité-là que les politiques publiques doivent enfin répondre.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
