Dans un geste qui pourrait sembler bureaucratique à première vue, la signature d’un protocole d’accord entre l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité (ARE RDC) et l’École nationale d’administration (ENA) ce vendredi 20 mars à Kinshasa, dévoile en réalité une stratégie à haut risque. L’objectif affiché ? Renforcer les capacités des cadres de l’ARE pour mieux réguler un marché électrique en pleine mutation. Mais derrière les discours sur l’excellence et la bonne gouvernance se cache un constat amer : le secteur est à la peine, et l’État joue son crédit sur la capacité de ses institutions à se réformer de l’intérieur.
Aziz Soraya, directrice générale de l’ARE, et Tombola Muke, son homologue de l’ENA, ont paraphé ce partenariat d’une durée de cinq ans, renouvelable tacitement. Une alliance présentée comme « durable et axée sur l’excellence ». Pourtant, le sous-texte est moins angélique. Madame Soraya l’a laissé filtrer en évoquant un « gap très important » et la nécessité de « changer d’échelle ». Le diagnostic est sans appel : un déficit énergétique de plus de 3 gigawatts, un niveau qui paralyse toute perspective de croissance industrielle sérieuse. Dans ce contexte, le protocole accord ARE ENA apparaît moins comme un luxe que comme une ultime tentative de rationalisation face à l’urgence.
« Nous ne pouvons pas changer d’échelle en mettant en place 10 mégawatts ici, 5 mégawatts par là », a asséné Aziz Soraya, pointant du doigt l’approche fragmentée qui a prévalu jusqu’ici. Son propos révèle une volonté de basculer vers une « intelligence rapide », un vocable managérial qui sonne comme un aveu de lenteur passée. L’enjeu est clair : restaurer la confiance des bailleurs de fonds et des investisseurs étrangers en démontrant que l’institution chargée de la régulation secteur électrique est enfin compétente et fiable. La directrice de l’ARE mise donc tout sur la formation pour faire passer son institution « à la vitesse supérieure ». Un pari osé, tant les habitudes sont ancrées.
De son côté, Tombola Muke a rappelé le « rôle régalien » de l’ENA, celui de réformer les institutions publiques. « C’est cette expertise que nous mettrons à la disposition de l’ARE, qui a une grande mission pour le développement du pays », a-t-il déclaré, en situant l’accès à l’électricité parmi « les missions régaliennes les plus importantes de l’État ». Une déclaration qui place la barre très haut et engage la responsabilité politique de l’ensemble de l’appareil d’État. L’ENA devient ainsi l’architecte caché de la modernisation d’un secteur vital. Cette ENA formation cadres est-elle la clé qui débloquera enfin le potentiel énergétique congolais ? Rien n’est moins sûr, mais l’école nationale capitalise sur son récent succès avec la formation de 580 agents de l’Inspection générale des finances pour assoir sa légitimité de réformateur.
L’initiative s’inscrit dans une dynamique plus large de réforme de l’administration publique. Pourtant, on peut légitimement s’interroger : un simple accord de formation peut-il à lui seul inverser la tendance dans un secteur miné par des décennies de sous-investissement et de gestion approximative ? Le renforcement capacités agents ARE est une condition nécessaire, mais est-elle suffisante pour attirer les capitaux massifs nécessaires à la construction de centrales et de réseaux de distribution ? La réponse se nichera dans l’application concrète du protocole.
Le véritable test sera la traduction de ces formations en décisions régulatrices claires, transparentes et incitatives pour les investisseurs. L’ARE parviendra-t-elle, une fois ses cadres formés, à imposer des règles du jeu équitables et à faire respecter ses décisions dans un environnement souvent opaque ? C’est tout l’enjeu de ce partenariat. L’État congolais, par ce biais, tente de reprendre la main sur la gouvernance d’un secteur clé. Un échec ici ne serait pas qu’un simple raté administratif ; il signerait l’incapacité durable de l’État à fournir un service de base, sapant un peu plus sa crédibilité et hypothéquant l’avenir économique du pays.
En définitive, ce protocole ARE-ENA est bien plus qu’un simple memorandum. C’est un révélateur des tensions et des espoirs qui traversent la RDC. Il cristallise la prise de conscience que le développement ne pourra se faire sans une administration compétente, et que la régulation est le préalable à tout investissement sérieux dans l’énergie. Les prochains mois, à l’aune des premières actions concrètes découlant de cette collaboration, diront si cette alliance stratégique était un coup de bluff ou le premier acte d’une véritable métamorphose du secteur électrique congolais.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
