Marie, un prénom d’emprunt pour protéger son identité, serre son écharpe autour d’elle, le regard vide. À Butembo, son calvaire a commencé un soir de novembre 2025. « Il portait un uniforme. Il a menacé ma famille si je parlais », murmure-t-elle. Son histoire, aussi atroce que silencieuse, est malheureusement une note de bas de page dans un rapport accablant. Le Réseau pour les Droits de l’Homme (RHEDO) vient en effet de révéler que 280 cas de violences sexuelles ont été officiellement enregistrés dans cette ville de l’Est de la RDC pour la seule année 2025. Un chiffre glaçant qui, comme l’iceberg, ne montre que la partie émergée d’une tragédie profondément ancrée.
Ce rapport 2025 du RHEDO, rendu public le 18 mars 2026, dresse un constat sans appel : la majorité écrasante des victimes sont des femmes et des jeunes filles. Pire encore, l’ensemble de ces dossiers a dû être porté devant la justice militaire en RDC, une procédure qui en dit long sur le profil des agresseurs présumés. Muhindo Wasivinywa, coordonnateur du RHEDO, confirme que les auteurs supposés de ces crimes barbares proviennent de différents corps : des civils, mais aussi des éléments des forces de sécurité, militaires et policiers. Cette militarisation des violences plonge les communautés dans une terreur quotidienne, où la frontière entre protecteur et prédateur s’est dangereusement estompée.
Mais derrière les statistiques se cache une réalité encore plus amère : l’impunité des violences sexuelles reste la règle plutôt que l’exception. Le tribunal militaire de Butembo, bien qu’en charge de ces affaires, semble engorgé. De nombreux dossiers stagnent, aussi bien au parquet civil que militaire, dans un labyrinthe procédural où le temps joue contre les victimes. Le RHEDO soulève un point crucial et dérangeant : la persistance de « arrangements à l’amiable ». Sous couvert de traditions ou de pressions sociales, ces pratiques contournent délibérément la voie judiciaire, étouffant les plaintes et garantissant une immunité de fait aux bourreaux. Comment en est-on arrivé à monnayer la dignité d’une femme ? Comment une telle culture du silence peut-elle perdurer au vu et au su de tous ?
Face à cette hémorragie des droits humains dans l’Est du Congo, les organisations locales tirent la sonnette d’alarme avec une urgence renouvelée. Leur appel est clair : il faut des actions concrètes et fermes, au-delà des condamnations de principe. Elles plaident pour un renforcement drastique des mécanismes de prévention, incluant un contrôle plus strict des comportements au sein des corps armés. La prise en charge des victimes – médicale, psychologique et juridique – doit devenir une priorité absolue des autorités, pour leur offrir un chemin vers la guérison et la justice. Surtout, la répression doit être exemplaire et visible pour briser le cycle de l’impunité qui nourrit ces crimes.
L’enjeu dépasse largement le cadre judiciaire. Il est sociétal. Les acteurs sur le terrain insistent sur l’impérieuse nécessité d’intensifier les campagnes de sensibilisation au cœur des communautés, pour déconstruire les tabous, encourager le signalement et changer les mentalités. Car chaque cas non signalé, chaque arrangement silencieux, chaque dossier classé sans suite, est une victoire pour les agresseurs et une défaite pour l’humanité toute entière. Le chiffre de 280 cas à Butembo n’est pas qu’un nombre. C’est le miroir d’une crise qui ronge le tissu social congolais. La réponse des autorités locales, pour l’instant muettes sur ce rapport, est attendue avec une anxiété palpable. La crédibilité de l’État de droit dans cette région meurtrie en dépend. Jusqu’à quand faudra-t-il compter les Marie par centaines avant que le système ne se réveille ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
